LES ANCIENS ENFANTS DE TROUPE D'AUTUN

Vive l'Eumeup's Attitude

Ici rien d'officiel, nous cultivons l'impertinence et le respect de nos années de boite.

devoirs de vacances

 

Les fameux devoirs de vacances

Septembre 1963, rentrée des classes en troisième M2, « Moderne -Allemand ». Je n’étais déjà plus un Bleu, j’avais une année de Bâtiment Neuf derrière moi, sans compter que « je sortais de Changarnier », ce qui vous posait quand même un Enfant de Troupe. Quoique…à côté des Anciens d’Hériot qui, pour certains, avaient déjà passé 7 ans sous l’uniforme et portaient fièrement l’insigne de la Boissière sur la patte d’épaule gauche, je faisais bien pâle figure !

Qu’importe, j’étais en pays de connaissance, et je faisais donc partie à présent de l’aristocratie du Bâtiment Neuf, celle qui, en juin, juste avant de passer les épreuves du fameux BEPC, aurait le droit d’aller virer les lits des 4èmes, et celui, consubstantiel, de se faire accueillir dans leurs dortoirs par des jets d’extincteurs, tout cela se passant dans la bonne humeur.

Mais on n’en était pas là, il allait falloir avant ces jours bénis, se coltiner une année entière de bachotage, de corvées (l’encadrement n’avait pas encore appris la langue de bois et continuait donc d’appeler les choses par leur nom, ce qui avait le mérite de la clarté), de PS et de PV, de sorties dominicales accordées avec parcimonie et pas toujours à bon escient, bref une année somme toute normale à l’Ecole.

Retrouvailles avec les copains de l’année d’avant, découverte des nouvelles têtes : Redoublants qui tiraient une certaine vanité de nous avoir attendus, collègues débarquant en droite ligne de Billom ou des Andelys, et à qui on allait montrer ce qu’était une « vraie » EMP, « pékins » timides et apeurés, recherchant fiévreusement le compagnie de leurs tristes congénères, et affublés d’un treillis ridiculement neuf, d’un bleu immaculé qui les désignait immanquablement aux sarcasmes des Anciens.

Pas le temps de s’émouvoir, trop de choses à faire :

1) Se renseigner sur le Chef de Section : Pas facile car il faut trier les différents points de vue :

« je l’ai eu à Hériot, une vraie peau de vache »

« Pas d’acc’, je l’ai eu à Changarnier, il s’est calmé »

« Ouais, mon frangin l’a eu en seconde, ça va, mais faut voir »

2) Faire la connaissance du « plouc », un appelé du contingent aussi effrayé que nous ; problème identique que ci-dessus

« Il a pas intérêt à nous emmerder, sinon on lui fait son pieu en portefeuille tous les soirs »

« Il n’a pas l’air méchant, de toute façon à côté de X ou Y, ça peut pas être pire »

« Il a l’air con mais pas méchant »

3) Un rapide coup d’œil sur la liste des profs et sur l’emploi du temps, qui ne colle jamais,

« Math en première heure le lundi, je vais crever, toi tu t’en fous t’es fort en math »

« Ils nous ont supprimé une heure de Plein Air, remplacée par une heure de math, ils sont dingues ou quoi ? »

« Ouf, on n’a plus Colin en allemand »

« C’est qui en math, un nouveau, connais pas »

Le Commandant de Compagnie, trop gradé pour descendre immédiatement de son Olympe, nous restait invisible jusqu’à l’heure du Rapport, le lendemain, avant le déjeuner.

C’était l’occasion pour lui de nous exposer une fois pour toute sa conception des choses en général, et de la discipline dans sa compagnie en particulier. C’était là aussi qu’il était scruté, soupesé, jugé et souvent condamné d’office, soumis à l’opprobre quasi-générale que son statut impliquait de toute façon, car en ces temps obscurantistes, la présomption d’innocence était, de part et d’autre, et tout au long de la chaîne de commandement, un concept parfaitement inconnu.

Toutefois, en ce qui concernait les profs, civils ou appelés du contingent qui, souvent pour ces derniers inauguraient là leur rude sacerdoce, force est de reconnaître qu’ils nous accordaient le bénéfice du doute, en tout cas durant leur première heure de cours de l’année, la meilleure, celle où l’on ne faisait rien d’autre que de se présenter mutuellement, en échangeant de vagues promesses et en émettant quelques vœux pieux ( « j’attends du travail et des résultats », « je souhaiterais avoir le silence durant les cours », « je tâcherai de ne pas vous surcharger de devoirs » « oui, M’sieur, bien M’sieur »).

A ce stade-là, aucun devoir n’ayant encore été rendu, aucune interrogation écrite n’étant venue gâcher le climat de confiance qui régnait entre les protagonistes, aucun zéro et aucun PS n’avaient élevé de barrière infranchissable entre les enseignants les plus idéalistes et les élèves les moins doués. Bien sûr, cet état de grâce ne pouvait durer très longtemps, et chacun perdait assez rapidement ses illusions. Les profs déjà endurcis se rendaient vite compte que rien n’avait changé et qu’ils devraient à nouveau sévir, les néo-enseignants se résignaient à en faire autant malgré leurs idéaux rousseauistes, et les élèves devaient bien s’avouer que ni la science infuse, ni la grâce divine n’étant venues rôder autour d’eux et les caresser de leur aile durant les permes d’été, ils devraient, comme d’habitude et bon gré mal gré, accepter le sort qui leur semblait promis de toute éternité et qui consistait, pour l’essentiel, à travailler ce qu’il fallait pour passer en classe supérieure.

A ma connaissance, un seul prof refusait ce pacte tacite de non-agression d’une durée pourtant modeste : "Paul" MADIKA.

Ce prof d’allemand, craint autant que respecté, avançait paisiblement sur les chemins tortueux de l’enseignement, précédé d’une fâcheuse réputation de stakhanoviste, sûr de son droit et, éventuellement, de son gauche dont il n’eut heureusement jamais à user, sa carrure lui tenant lieu de force de dissuasion et, en l’espèce, il ne s’agissait pas de la dissuasion du faible au fort, bien au contraire.

Première heure d’allemand, donc, et pas de souci à l’horizon . D’évidence, comme lors des autres premiers cours, ça allait se passer gentiment, peinard, même si l’ambiance n’était pas à la franche camaraderie, l’occupant de l’estrade n’étant pas du genre à se laisser taper sur l’épaule…

Ayant obtenu le silence d’un seul haussement de sourcils, le prof sortit un papier de sa poche et égrena lentement, d’une voix presque suave, une liste de cinq ou six noms, - impossible de me rappeler précisément, mais le mien y était, aucun doute là-dessus-, et demanda aux nominés avant l’heure de se lever et de s’avancer, ainsi qu’il sera fait quelques années plus tard pour la remise des César.

Enfer et damnation !!! Ce type, que je ne connaissais pas, avec lequel aucun mot n’avait jamais été échangé, CE TYPE-LA SAVAIT MON NOM ! Pourtant, nous n’en étions qu’au premier jour de classe, je ne pouvais tout de même pas avoir fait quoi que ce soit de répréhensible, comment aurais-je pu oublier de rendre une copie, nous venions à peine d’arriver…Je nageais en plein mystère et ce n’est pas si facile quand on a la gorge nouée et les membres engourdis de peur ; les nominés s’entre-regardaient par en-dessous, pas très fiers, se sachant d’ores et déjà coupables et condamnés, et n’attendant plus que de connaître la raison exacte qui leur valait, outre l’opprobre professorale, la gloire soudaine et douteuse d’apparaître en pleine lumière, eux qui n’aspiraient guère qu’à rester tapis dans l’ombre protectrice de l’anonymat. Il nous sembla durer des heures, ce lourd silence qui précéda l’instant douloureux où – enfin !- le faisant-fonction de Procureur Général nous exposa ses griefs : « Messieurs…Vos parents vous ont payé des devoirs de vacances…et vous ne les avez pas faits…en tous cas pas tous…j’ai ici la liste de ce qui a été fait et de ce qui ne l’a pas été… Si vos parents ont dépensé leur argent pour que vous fassiez de l’allemand pendant les vacances, c’est sans doute qu’ils avaient de bonnes raisons…Et moi, j’ai été payé pour corriger ces devoirs que vous n’avez pas faits… » Puis les lourdes sentences tombèrent de l’auguste bouche madikienne : « Untel, il vous en reste 2 à faire, Untel il vous en reste 3…Untel, vous c’est encore mieux, vous n’avez rien fait du tout ! Vous me rendrez donc tous ces devoirs la semaine prochaine…ET JE LES CORRIGERAI ! »

Cette fois, il n’y avait pas eu de round d’observation et on était entré immédiatement dans le vif du sujet, ce qui promettait pour la suite !

Mais on doit à la vérité de dire qu’avec un tel mentor, nous faisions d’indéniables progrès, aucun ne s’avisant d’oublier de rendre un devoir ou d’apprendre une leçon. A ma grande surprise, nous étions assez nombreux à répondre spontanément aux questions du prof et à nous porter volontaires pour aller au tableau. Quant aux vraiment pas doués, qui se révélaient totalement imperméables aux charmes de la déclinaison allemande et récalcitrants à la poésie de HEINE ou de GOETHE, dès lors qu’ils se tenaient tranquilles, le prof respectait leur douloureux silence et observait à leur endroit une bienveillante neutralité.

Nous avons tous à apprendre de nos Anciens et de leur expérience; nous devons savoir tirer profit de leurs épreuves et de leurs souffrances ; nous devons aussi savoir ne pas commettre leurs erreurs : C’est pourquoi je me suis toujours refusé à donner des devoirs de vacances à mes enfants.