LES ANCIENS ENFANTS DE TROUPE D'AUTUN

Vive l'Eumeup's Attitude

Ici rien d'officiel, nous cultivons l'impertinence et le respect de nos années de boite.

Le rapport à midi

 

La remise du courrier à midi.

       Les enfants étaient en rangs par trois autour de la place du rapport, le sergent s'avança au centre du carré avec un paquet de lettres à la main. Marcel ne sentait plus la bise qui piquait ses oreilles ni les doigts gelés le long de sa pèlerine, il était suspendu aux lèvres du gradé qui commencait à appeler ceux qui avaient du courrier. A l'appel de son nom chaque élève sortait des rangs en courant, saluait tout en tendant la main gauche pour récupérer son bien, et filait reprendre sa place. Plus la pile diminuait plus le cœur de Marcel battait fort, peut-être qu’il n’y aurait rien pour lui. Peut-être que son facteur était malade, peut-être qu’il avait eu un accident de vélo, que la sacoche était tombée dans la rivière, et la lettre toute mouillée, l’adresse illisible ……..

       « Hé, Marcel, tu dors ! » cria Georges en lui donnant un grand coup de coude dans les côtes « ça fait trois fois qu’on t’appelle ! »Marcel bondit, prit sa lettre sous l’œil réprobateur de son chef de section, et la mit dans sa poche sans même oser regarder si c’était l’écriture de maman. Il était interdit de lire dans les rangs, il devait attendre d’être au réfectoire, une attente interminable. Déplacement en colonne, alignement devant la porte, inspection des mains, installation silencieuse autour des tables de huit …. Enfin ils furent assis, et pendant que les copains se jetaient sur les carottes râpées il ouvrit précautionneusement l ‘enveloppe avec la pointe de son couteau. Il y avait trois pages de la belle écriture fine et régulière de sa mère, il adorait le bleu de cette encre qui rendait les mots encore plus tendres. Georges faisait quelques tentatives pour lire au dessus de son épaule, comme il recevait très peu de courrier il aimait lire celui des autres et rêver. Pourtant il n’avait pas de quoi être jaloux, ses rares lettres étaient merveilleuses, le papier était d’une douceur infinie, léger comme de la plume, les timbres chatoyants comme des oiseaux de paradis, et le tampon « air mail » assurait de l’importance du destinataire. Ne pouvant plus rien déchiffrer, Georges lui demanda : « tu me donnes ta part de frites ? »

       Pendant le reste de la journée Marcel eut une pêche d'enfer, il marqua même deux buts pendant le match contre les gars de Dalat. Il fit tous ses devoirs, cira toutes ses chaussures dessus dessous, et prit deux fois des choux de Bruxelles au réfectoire, ça c'est un signe !

      Le clairon venait de sonner l’extinction des feux, Marcel ne trouvait pas le sommeil. Il se tournait et retournait sur sa paillasse en crin, et sous le polochon il entendait crisser la lettre de maman. Encore deux semaines avant de rentrer à la maison pour Noël, quatorze nuits en équilibre au deuxième étage de ce lit de fer, engoncé dans ce pyjama trop petit. De son perchoir il apercevait les plus hautes fenêtres des immeubles voisins, et le clignotement des guirlandes de Noël. Le petit Paul avait déjà décoré le sapin avec maman, il était bien au chaud, la belle vie, trop heureux celui-là. La brume se formait autour du réverbère du poste de police, et le givre posait ses premiers cristaux sur les vitres. Il neigera sans doute demain se dit Marcel, il faudra encore mettre les guêtres pour ne pas avoir les brodequins trempés. Oui, mais on va faire de super batailles de boules de neige, ça Paul il en fera pas ! Et si ça se trouve j’aurais un vélo rouge sous l’arbre, ça Paul y sait pas faire du vélo sans roulettes …En fermant les yeux il aperçut distinctement la grande étoile au sommet du sapin de maman, les bougies étincelantes et les flocons de neige en coton, il eut à peine le temps de penser au colis qu’il allait recevoir avec les Spritzbredle de sa grand-mère, et il s’endormit.

Marcel.