LES ANCIENS ENFANTS DE TROUPE D'AUTUN

Vive l'Eumeup's Attitude

Ici rien d'officiel, nous cultivons l'impertinence et le respect de nos années de boite.

la rentrée à Autun

 

La rentrée en seconde, que du bonheur !

       Laissez moi vous raconter les souvenirs que j’ai de la rentrée d’un élève de seconde à Autun, au milieu des années 62. C’est une version romancée, mais j’ai essayé de respecter l’esprit de l’époque. Si quelques anciens ne sont pas tout à fait d’accord qu’ils me pardonnent, cela fait plus de quarante ans, et je n’avais pas pris de notes.

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         Le vieil autorail roulait si lentement qu’on aurait pu le suivre à vélo depuis Etang sur Arroux. Au milieu des cris et des éclats de rire, entre deux cahots, Marcel tentait d’attraper sa valise perchée dans le filet à bagages. C’était bientôt l’heure, il lui fallait ranger les restes du gâteau de maman, enfin ce que les copains avaient laissé, et retrouver le béret réglementaire au fond de son fourbi. Dans un vacarme d’enfer, ayant longtemps hésité entre le quai A et le quai B, " la flèche du Morvan" fit son entrée triomphale dans la gigantesque gare d’Autun. Marcel regarda une dernière fois son adorable béret fantaisie, et enfonça son vieux bada " mitin" (1) jusqu’aux oreilles. Pour lui, ce n’était plus l’heure de rigoler, il entrait en seconde, il n’était plus un homme libre, ce n’était qu’un méprisable bizut !!! Il était un peu inquiet, mais fier aussi, de sacrifier à cette tradition qui veut que sa promo soit taillable et corvéable à merci jusqu’au deuxième dimanche après la rentrée. En somme il n’y avait qu’une dizaine de jours à supporter les anciens, c'est-à-dire les terminales, et spécialement les redoutables redoublants, les super-sciences-ex et les super-matheux. Le garçon connaissait bien la règle du jeu, il connaissait aussi les anciens pour avoir joué avec eux au foot ou à la pelote. Il lui suffisait de ne pas tomber entre les pattes de Bobosse, un grand échalas qu’il avait traité de "face de rat" juste avant les vacances. Normal, le blaireau lui avait raxé (2) sa part de cerises au ref.

!

       Le soleil était encore haut quand il s’avança sur la place de la gare envahie par des dizaines d’enfants en uniformes bleus. Marcel se dit que la route serait longue jusqu’au poste de police, et qu’il allait mouiller la chemise. D’un coup d’œil il jaugea la situation, cherchant à savoir d’où venait le danger. Il y avait trois groupes, les petits 6èmes et 5èmes au béret posé à la Gangloff (3) qui descendaient vers Changarnier, les moyens à l’air tout à fait normal qui discutaient paisiblement en remontant l’avenue, les Anciens immobiles sous les platanes à l’affût d’une proie facile. Justement, il y en avait quatre près du passage clouté, le bada en galette posé au ras des sourcils, l’œil mauvais et les mains dans les poches. Heureusement il n’avait pas vu la silhouette de Bobosse, mais il aurait préféré que ses copains Socrate et Popeye soient là pour le protéger. Bon, quand faut y aller, faut y aller. Notre bizut traversa la place en sifflotant, la valise à la main, l’air de ne pas y toucher.

« Hé Marcel, t’as passé de bonnes permes ? » Lui dit Bougaille.
« Ouais super, et toi, t’as enfin réussi à avoir ton premier bac ? » répondit Marcel,
juste avant de comprendre qu’il venait de manquer de tact. La bâche (4) de Bougaille sembla s’écrouler un peu plus sur son front plissé, il tira une longue bouiffe sur son clop et dit :
«
 Montre nous si la cuisine familiale t’a donné des muscles, dix pompes, et vite »
Marcel se mit en position, pas fier de sa diplomatie, et fit les dix pompes sans souffler mot.
« Bon, puisque tu as de la force, tu vas pouvoir porter ma valise jusqu’au café Français » lui dit l’ancien.
Marcel prit la valise de son ancien, tellement plus lourde que la sienne qu’il était tout penché d’un côté. Il y avait sûrement des fringues civiles dans ce barda, peut-être même des godasses fantoches (14), et il ressentit un étrange sentiment de respect.
« Eh coco, je rêve ! » Hurla Bougaille qui discutait quelques mètres plus loin.
« Qu’est-ce j’ai fait ? »
« T’es en train deporter ma belle valoche avec tes mains toutes crasseuses ! »

       Marcel regarda la ruine en carton, cabossée et cerclée de ficelle. Une vraie valise d’ancetoche.
« Mais elles sont propres mes mains, je les ai lavées à Nevers. »
« Et les dix pompes sur le trottoir, c’était de la savonnette ….. Encore dix, bizut mal lavé !» Eructa le Sciences-ex ,
de cette voix rauque et forte que seuls peuvent avoir les vrais hommes. Très positif, Marcel se dit que ça c’était un coup à retenir pour le faire dans deux ans, c’est beaucoup plus fin que cette histoire de : fais moi onze pompes parce que onze fait ch…

       En se relevant notre garçon cracha dans son mouchoir pour ôter les traces noires de ses mains, reprit son fardeau et s’avança vers la place de la Mairie en penchant du côté où il allait tomber …Le petit groupe et son porteur passaient devant le café Français quand Socrate et Popeye en sortirent. Aussitôt les protecteurs de Marcel arrangèrent le coup, ils invitèrent Bougaille à boire un bock, et recommandèrent à Marcel de filer vite fait, sans lever les yeux pour ne pas se faire remarquer.
« Viens nous voir avant la graille » dit Socrate
«Cette année on est dans le sous-marin (5), tu sais où c’est ? Sinon, va voir au local boyosse. (6)»
Sans demander son reste le gamin ramassa son bagage, et reprit sa route. Hélas, à quelques mètres de là, sous le porche de l’hôtel de la Tête Noire, Bobosse l’attendait en suçotant un morceau de bois.

« Mais c’est notre zoologiste, le petit chéri qui voit des rats partout …. Bonjour Marcel, comment tu la trouves ma tête aujourd’hui ? Et ne me dis pas Noire, sinon c’est vingt pompes ! »
« Salut Bobosse » dit Marcel « Non, pas de pompes, pitié, je suis crevé et je viens de me farcir la valoche de Bougaille, elle pèse un âne crevé. »
« T’es toujours dans les animaux toi, tu vas finir véto, ça c’est sûr. Bon je ne suis pas assez cruel pour faire du mal aux petits, c’est même moi qui vais porter ta valise. »
Marcel était sidéré, il ne pouvait en croire ses yeux, Bobosse venait de prendre les deux valises, et montait vers l’école.
« C’est bon, hein » dit l’ancien « passe un peu devant mon gars…Voilà c’est bien …Baisse toi un peu que je puisse monter sur ton dos, c’est pas facile pour moi, j’ai les mains prises. »
Décidément, ces terminales avaient le vice dans la peau, quel piége ! Que Marcel était naïf ! Heureusement le chargement était trop lourd, et les deux Emeups (7) s’écroulèrent au bout de quelques mètres. Le souffle coupé par le petit raidillon qui mène au poste de police, ils s’arrêtèrent un instant pour rectifier leur tenue. Bobosse poussa un grand cri.
« Mes godasses ! Marcel fait quelque chose. » Marcel se baissa et passa sa main sur la poussière des chaussures.« Mais non, pas la main sagouin, prends ton béret, et que ça brille ! »

       Impeccables, ils saluérent le chef de poste et avec un rictus de rongeur Bobosse lui dit :
« Merci Marcel pour le coup de main. Je t’attends demain à 7 heures dans la piaule des sciences-ex2. Les godasses, tu sais, il faut les bichonner »
Marcel était enfin réfugié dans l’école, il serait moins sollicité car tout le monde avait beaucoup de choses à faire. Trouver sa chambre, percevoir le couchage et le paquot, faire son armoire. Et puis il était logé juste à côté du sous-marin, tout près de ses protecteurs. Il avait de la chance, la nuit serait courte pour ceux qui n’ont pas de puissants copains. Le lendemain matin, Marcel était déjà debout quand le clairon sonna le réveil. Il avait un message à transmettre…. En le voyant Bobosse eut un grand sourire, il tendit ses brodequins et dit :
« N’oublie pas de les cirer aussi dessous. »
« C’est que … » répondit Marcel
« il faut que je te dise, je dois aller plier le paquot de Socrate. »
« Et alors, j’en ai rien à secouer, ce n’est qu’un redoublant ! »
« Ah bon, t’es pas au courant, il a été élu V-Z (8) hier soir. Si tu veux je peux aller lui dire que t’en as rien à secouer. »
Bobosse, fit cette fois-ci une vraie grimace de rat, il reprit ses chaussures sans rien dire. Marcel sentait bien que ce silence était très mauvais signe. Le reste de la semaine se passa calmement. Marcel restait dans la classe la plupart du temps, très occupé à recopier la 'Constit' pour Popeye. Ce n’était pas de la tarte, il fallait écrire en quatre couleurs, faire les majuscules en lettres gothiques, ce qui fait qu’il ne pouvait pas obéir aux sollicitations des autres anciens. Marcel s’excusait, disait qu’il aurait bien aimé, mais que sa conscience lui interdisait de tromper un ancien aussi respecté. Quelques fois, pendant les grandes récrés, entre le goûter et l’étude, il passait au foyer acheter un Pschitt et 4 gâteaux et après ce petit encas il accompagnait Socrate pour ses tournées d’inspection dans les chambres et les classes. Il ouvrait les portes, criait « Tuss Rétho » (9), vérifiait que tout le monde se levait en signe de respect. Il lui arrivait de désigner des porteurs pour que le V-Z ne se fatigue pas en montant les étages. C’était très dur pour lui …

       Puis arriva le saint dimanche, le jour où les enfants de troupe peuvent enfin mettre le nez dehors. Mais pour les secondes, c’était plus difficile, il fallait que l’autorisation officielle de sortie soit contresignée par un ancien. Pire, si on voulait avoir le droit de se montrer en compagnie d’une fille il fallait un 'permis de chasse', et dans ce cas, seuls les Carrés pouvaient signer. Ce jour là, Marcel rentra au bahut juste après le cinéma. Il aimait bien traîner dans l’école quand elle était presque vide. Après avoir humé l’air sur les allées Fontenoy, il passa devant le fronton, longea le gymnase et se dirigea vers le bassin du monument aux morts. Un petit salut fraternel à Gangloff, et il toucha l’eau pour voir si elle était bonne pour une trempette après l’extinction des feux. Puis, comme à son habitude, il passa entre les buissons et se laissa tomber sur le petit stade. Calamité, assis sur la murette près des douches, Bobosse regardait voler les mouches …Il cherchait sans doute un mauvais coup à faire ... « Ouzoïï » auraient dit les copains eurasiens de Marcel. Le petit stade était presque désert, le long du grillage, à l’extérieur, quelques filles rôdaient en cherchant à apercevoir leur copain, ou filaient vers un rencard sur les gradins du théâtre romain. Bobosse se leva et lui dit.
« Mon cher Marcel, maître vétérinaire, puisque mon très respecté V-Z te délaisse, je vais m’occuper un peu de toi. Je suis certain que Socrate va me remercier. »

       En guise d’échauffement, Marcel dut porter son ancien le long d’un tour de piste, c’était moins lourd qu’avec les valises, mais on imagine mal ce que peut peser un terminal. C’est sans doute le poids du cerveau qui se fait sentir.
« Bon, maintenant que tu es chaud » dit Bobosse « tu vas me montrer tes qualités de grimpeur, viens jusqu’au portique. Monte à la corde jusqu’en haut, accroche toi à la poutre centrale. Bien … ! Dis : je suis une poire ! »
« Je suis une poire. » dit Marcel.
« Maintenant tu es mûre, dis que tu es mûre et laisse toi tomber »
Marcel dit qu’il était mûr et se laissa tomber, une fois, deux fois, dix fois. Alors seulement, il osa se plaindre, il n’en pouvait plus.
« D’accord, puisque tu as très chaud » dit le tortionnaire « il faut te rafraîchir ».


        Sous le simple poids de cette contrainte morale, de cette interdiction de refuser la birnante (10), Marcel obéit sans protester, alla jusqu’au bassin, et plongea tout habillé dans l’eau grise. Bobosse s’éclipsa comme le rat qu’il était derrière le bâtiment des quatrièmes, et Marcel rentra au séminaire, dégoulinant. Impossible de passer inaperçu avec les traces laissées sur les marches de bois, il finit devant le sous-officier de permanence avec un motif à la clef. A 19 heures, une file interminable piétinait devant l’entrée du réfectoire. Derrière la porte verrouillée un groupe était en vive discussion. L’officier de permanence, Bobosse, Socrate et Marcel semblaient attendre quelqu’un. Alors le Z passa d’un pas pressé entre les rangs des élèves et vint taper à la porte. Après qu’il eut salué le capitaine, tous disparurent dans le bureau du gérant. Socrate expliqua la situation au gradé, et le Z promit à Bobosse de lui faire passer le fallot (11) à la prochaine dérive.

        Le capitaine leva la punition de Marcel, et tous les élèves purent aller manger. Chacun y allait de son commentaire dans le plus grand brouhaha, s’exprimant sur les limites entre le bizutage et la barbarie. On raconte que Bobosse fut retrouvé pendant la nuit, à demi inconscient, près du tas de charbon de la chaufferie. Il aurait dit avoir raté une marche par inadvertance. C’est fou ce que les anciens peuvent être distraits. La dernière semaine de birnante s’écoulait paisiblement, chacun avait trouvé son rythme, ses profs, ses habitudes, et même quelques fois un pantalon à sa taille. Marcel adorait se promener sur les allées avec Socrate. C’était le seul endroit de l’école d’où on pouvait voir le monde sans être gêné par un mur, des grilles ou un grillage, le site était classé monument historique. Il n’y avait que ce grand fossé pour les retenir, un jeu d’enfant, une sorte de provocation à faire le mur. Les passants pouvaient observer les bleus (12) « in situ », bien différents des enfants tirés à quatre épingles qui sortaient le dimanche. La mode était au treillis bleu délavé « over-size », la ceinture remplacée par une ficelle, les brodequins délacés, et les chaussettes russes (13) aux beaux jours. Trop Cool dirait-on aujourd’hui ! C’est pourtant en tenue numéro 1 que toute la promo fut rassemblée dans la cour d’honneur le dimanche suivant. Le Z fit la lecture de la Constitution qui définissait la hiérarchie des élèves, leurs droits et leurs obligations. Puis, les vêtements enfilés à l’envers, en défilé ou en monôme, la troupe descendit vers le petit stade pour une dernière brimade, et surtout pour la célèbre foire aux bestiaux.

       Après un nombre incalculable de pompes, les secondes attendaient face contre terre qu’un ancien vienne les choisir comme bizut personnel jusqu’au 2S. Marcel n’osait pas imaginer que Bobosse pose son pied sur lui en disant « A moi ». Il fut soulagé d’entendre la voix de Socrate lui dire
« Debout bleu-bite, je vais t’en faire baver ….. »
En réalité, il ne fit que le conseiller et l’aider pour ses devoirs et son orientation. Le bizutage pouvait donc durer jusqu’à l’anniversaire d’Austerlitz, mais hélas chacun retournait dans sa promo, trop occupé à étudier, faire du sport, de la musique ou donner des nouvelles à une famille trop lointaine. Marcel s’appliqua à ouvrir de nouveaux réseaux pour approcher les grands, profiter de leur sagesse et de leur recul sur les règles strictes du bahut. Plus tard, il transmit avec mesure cette noble tradition de bizutage, que certains aujourd’hui montrent du doigt sans savoir.

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(1) Le fond du béret, ou bada, portait une étiquette « mitin » sans doute un antimite…

(2) Raxer c’est priver ou donner une part trop petite.

(3) Gangloff est le jeune héro sculpté sur le monument aux morts.

(4) La bâche, autre nom du béret.

(5) Le sous-marin était une très longue chambre (peut-être 60 lits) sous les toits.

(6) Mot local désignant les scouts.

(7) Elèves des EMP.

(8) Le Z est le représentant des élèves, il a deux adjoints, les V-Z.

(9) 'Tuss' veut dire « attention », les Rétho(riqueurs) sont les élèves des Hautes Classes..

(10) La birnante c’est le bizutage.

(11) Le fallot c’est le conseil de discipline, dans ce cas : présidé par les anciens.

(12) Les autunois désignaient ainsi les enfants de troupe, sans rapport avec l’ancienneté.

(13) Par dérision, signifie sans chaussettes.

(14) Déformation sans doute de « fantaisie », c’est non réglementaire, acheté dans le civil