LES ANCIENS ENFANTS DE TROUPE D'AUTUN

Vive l'Eumeup's Attitude

Ici rien d'officiel, nous cultivons l'impertinence et le respect de nos années de boite.

Lettre à maman 1958

 

La première lettre, Autun, septembre 1958.

Ma chère maman.

Je n'ai pas pu t'écrire avant car il n'y avait plus de timbres au foyer, les soldats ont des timbres gratuits mais pas nous. Dimanche après ton départ nous avons continué à toucher notre paquetage. Nous avons une tenue numéro 1, une tenue numéro 2 et une tenue de treillis pour quand il ne fait pas trop froid. Nous avons aussi tout un fourbi avec des brosses à cirer, à reluire, une patience et une longue brosse plate pour astiquer les boutons, des guêtres pour mettre au dessus des brodequins. Une pèlerine comme le petit garçon dans "sans famille". Un nécessaire à coudre avec une alêne comme les cordonniers. Nous n'avons pas de slips mais des grands caleçons kaki, et un superbe maillot de bain en laine qui doit bien tenir chaud dans la piscine. Nous avons tout plié au carré dans la moitié de placard qui nous est affectée, et en s'y prenant bien ça rentre. J'ai comme l'impression qu'un jour tout ce fatras sera exposé au musée des enfants de troupe à Autun.

Ce matin j'ai usé mes chaussures pour faire comme les anciens. Il y a des gros clous dessous, et c'est très bruyant quand on marche sur le carrelage, en plus ça glisse, alors on les use en les frottant sur le ciment qui est devant les poubelles, et elles deviennent toutes douces et presque souples. Ce soir je me ferai acheter de la bière au foyer par un grand, c'est pas pour boire mais pour faire tremper mon béret. Il parait que le lendemain il sent un peu, mais il est devenu tout petit. C'est mieux que cette grande galette de chasseur alpin.

Tous nos professeurs sont en civil, mais il parait que les plus jeunes sont des gars qui font leur service. Ils sont très gentils et moins sévères que monsieur Maupin en septième, on peut même écrire avec un stylo bille. Tant mieux, j'ai cassé ma bouteille d'encre en prenant un livre dans mon casier. Quand nous n'avons pas de cours, nous travaillons quand même en étude. Le matin sauf pour ceux qui font les corvées, le soir avant et après la soupe. Nous avons largement le temps d'apprendre les leçons et d'écrire à la famille, c'est d'ailleurs obligatoire. Il y a un cahier sur le bureau de l'éducateur ou il note les dates et les destinataires de nos lettres, on doit donner le courrier sans lécher l'enveloppe pour qu'il puisse lire si il le veut, je crois que c'est pour corriger les fautes d'orthographe.

J'ai un copain qui a déjà reçu un colis avec du chocolat et du lait concentré en tube. Ce serait bien si tu pouvais aussi m'en envoyer un, il me faudrait un taille crayon avec un réservoir, une boite de beurre, un canif à deux lames, du papier hygiénique (on en trouve jamais), un petit cadenas avec des chiffres. Si tu as de la place tu peux aussi mettre les friandises qui te feraient plaisir, mais c'est pas obligé.

Je ne sais pas si je pourrais t'écrire la semaine prochaine, on va avoir la piqûre du TAB d'été. Un redoublant m'a raconté, ça fait très mal, l'aspi toubib nous fait aligner à huit sur un grand banc, il plante une énorme aiguille dans notre dos, ensuite le croc médecin vient avec la seringue et injecte le venin vaccin dans la chair. On est consigné pendant deux jours dans la chambrée, interdiction de manger sauf le bouillon de poule servi par l'ordinaire. Il parait qu'il y a des morts chaque année, surtout ceux qui mangent des tripes ou du saucisson. Ils ont le droit à sept pour-cent de perte, je trouve que ça fait beaucoup.

Voilà, tout va bien sauf que j'ai un peu mal aux pieds parce qu'on a commencé à apprendre à marcher au pas, on fait plusieurs tours du stade de Changarnier en rang par six, je t'explique pas la poussière....C'est pour préparer le 11 novembre et le 2 S qui est la fête pour les corniches, des copains de Mac-Mahon. Ne t'inquiète pas, je mange bien et je dors bien, presque aussi bien qu'à l'hôtel de la Tête Noire sauf qu'on dirait la chambre des 7 nains. Je me lave aussi, y a intérêt parce qu'on nous regarde les mains et les oreilles à chaque fois qu'on rentre au réfectoire. On a une douche par semaine, à deux dans la même cabine, c'est pas pratique, et le savon est tout jaune avec une drôle d'odeur. On ne peut pas se rhabiller tant que l'éducateur n'a pas vérifié si on s'était vraiment lavé, tu vois c'est sérieux. Je t'embrasse tendrement et je te serre très fort contre mon cœur.

Marcel.