LES ANCIENS ENFANTS DE TROUPE D'AUTUN

Vive l'Eumeup's Attitude

Ici rien d'officiel, nous cultivons l'impertinence et le respect de nos années de boite.

radio Alger

 

'Ploucs ou Éducateurs ?

Les ploucs….. ou une histoire de synthèse .

S'il consulte le dictionnaire de l'argot « Eumeup's », le néophyte apprend que ce terme désignait jadis nos éducateurs, appelés du contingent chargés de nous encadrer dans notre vie quotidienne hors les heures de cours. Ailleurs, dans le civil, les peck's les auraient appelés « Pions ». Aujourd'hui ce serait quelque chose de plus pompeux comme des conseillers d'éducation ou des «CPE adjoints ».

L'appellation de plouc n'apparaissait dans notre vocabulaire que lorsque, parvenus à la Grande Ecole (c'est-à-dire à partir de la classe de quatrième), nous accédions à l'impertinence voire à l'insolence qui venaient avec l'approche de l'adolescence. Elle m'a toujours semblée bien adaptée, voire justifiée, lorsqu'elle était appliquée à ceux qui, désabusés et réprobateurs voire méprisants, faisaient acte de présence dans nos salles d'études, voire aux abords des dortoirs.

Mais cet usage du « plouc » me parait excessivement péjoratif à l'égard de ceux qui ont guidé mes premiers pas à Changarnier - que nous n'appelions pas encore Changaï malgré les nombreux asiatiques qui, venant de Dalat, cohabitaient avec nous. Par l'intérêt bienveillant qu'ils nous portaient et par l'incontestable plus qu'ils nous apportaient, ces éducateurs-là méritaient bien cette appellation que nous leur réservions alors avec déférence.

Nous avons eu le plaisir d'en revoir deux d'entre eux lors du jubilé de notre entrée en ces murs, il y a déjà quatre ans. Il me semble aujourd'hui utile, à l'usage de ceux et de celles qui ignorent tout de notre institution, de donner un aperçu de l'extraordinaire richesse que nous apportaitt leur diversité. Trois éducateurs se sont succédés, lois du contingent et de la Guerre d'Algérie obligent, à la tête de notre classe pendant notre séjour à Changarnier, de 1959 à 1961.

Le premier , celui qui nous accueillit à notre entrée en sixième, se prénommait Henri (Charles-Henri pour l'état-civil). Il était psychologue de formation, né en 1931 de Jacob Pappo, juif bulgare décédé en 1932 alors que son fils venait d'avoir un an. Sa mère Amparo de Los Remedios Otero était née en 1896 à La Havane (Cuba). Catholique et modiste de profession, elle était établie à Paris. La notice que lui a réservée le Mémorial Yad Vashem relate que «  Dès le début de l'invasion allemande et les lois de Vichy, Amparo et son fils partent s'installer à Siran (Cantal) où elle rejoint une famille amie, les Veyssières. Elle fait venir auprès d'elle sa belle-mère, son beau-frère, trois de ses neveux et nièces et Liliane Frangi. Pour nourrir la maisonnée, elle confectionne des chapeaux que les fermières du coin lui paient en nature. Amparo n'a peur de rien, ni de la répression allemande, ni du voisin milicien qu'elle tient en respect, ni des affrontements entre police nazie et maquisards. Elle attire les sympathies telles celle de Jeanne Olivier, un des maillons de la chaîne de résistance qui passe par la préfecture du département et convainc des Siranais compatissants de cacher les petits réfugiés marseillais dans la région, dont fait partie Liliane Frangi. ». Décédée le 19/11/1987, Amparo Pappo sera déclarée « Juste parmi les Nations » par le Comité Yad Vashem et sa médaille sera remise à son fils le 23/09/2012.

Bien avant cela, Henri Pappo n'avait finalement consenti à effectuer le service militaire qu'en 1959, après avoir épuisé toutes les ressources du sursis universitaire. Après quelques mois auprès de nous, il était parti comme tout appelé - et du bout des lèvres - servir en Algérie, à Bougie exactement et il a entretenu une correspondance avec certains d'entre nous pendant quelques années. Il a été remplacé à Changarnier par Sylvain.

Le second , Sylvain, était séminariste. Il n'est resté que quelques mois avec nous puis, devenu Prêtre des Missions Etrangères de Paris, il est parti prêcher la bonne parole sur les chemins lointains. On le retrouve en mai 1965 et en deux chevaux camionnette sur la route qui, en pleine saison chaude, l'emmène de Bombay à Bangalore. Plus tard, à partir de 1985 et pendant plus de vingt ans il sera missionnaire à Hong Kong dans une paroisse qui accueille des femmes philippines, pour la plupart employées de maison. Il nous a quitté à l'aube de l'année 2012 à l'âge de 74 ans. Il repose désormais en Vendée. Que la terre de ses pères lui soit légère !

Je ne peux penser à lui sans y associer la mémoire du père Moulin, notre aumônier à Changarnier de 1959 à 1960, ancien missionnaire en Chine rapatrié à l'aube de la dictature communiste et qui déployait des trésors d'ingéniosité pour continuer à communiquer avec ses paroissiens malgré la bande à Mao. Il nous a quittés pour se rapprocher d'eux mais il ne nous oubliait pas et nous envoyait régulièrement des timbres de collection du Cambodge pour garnir nos albums.

Le troisième , Michel, a veillé sur nos nuits de cinquième. Sa famille tenait une des deux ou trois principales librairies de la capitale franc-comtoise. Pupille de la Nation, il avait vu mourir son père et son oncle dans les camps de concentration nazis. J'apprendrai beaucoup plus tard que les deux frères, dont une rue porte désormais le nom dans la ville de mon enfance, appartenaient au même réseau de résistance que mon père. Michel étant pupille de la nation n'est pas parti en Algérie. Il est resté avec nous pour toute notre année de cinquième.

Libraire, il échangeait la paix sociale le soir au dortoir contre un ou deux chapitres des aventures d'Arsène Lupin. Il nous les lisait lentement d'une voix feignant d'ignorer qu'elle usait lâchement des techniques de l'hypnose ericksonienne. L'auditoire écoutait religieusement, s'endormant à force de vouloir percer les mystères de l'Aiguille Creuse. Et, à la fin du chapitre, seul un dernier carré réclamait la suite de l'histoire … promise pour le lendemain.

Si on songe que, à côté de ces éducateurs, d'autres appelés du contingent presque toujours agrégés nous enseignaient les lettres et les sciences, on voit combien était mesurée la part de l'encadrement militaire dans notre éducation. C'est probablement ce que voulait dire un de nos anciens qui a qualifié notre éducation de « schizophrène », signifiant par là qu'il y aurait pu avoir opposition entre les deux styles, le militaire et le civil. Ce fut le cas de temps en temps et les anecdotes abondent mais, lors de notre jubilé, nous qui au sortir de cette école fûmes militaires et civil, militaires ou civils, nous avions convié deux de nos éducateurs et notre capitaine. D'aucuns, désormais politisés, pourraient dire que nous avons fait la synthèse des deux courants.

Michel Robardey (1959-1966)