LES ANCIENS ENFANTS DE TROUPE D'AUTUN

Vive l'Eumeup's Attitude

Ici rien d'officiel, nous cultivons l'impertinence et le respect de nos années de boite.

Le rapport à midi

 

L'HERITAGE DU PERE MILOT

 

 

Avec un certain nombre de camarades autunois des années 50-60, alors que nous atteignions la maturité de l'âge et des responsabilités, dans les années 80, conscients que nous étions de ce que nous avait apporté notre aumônier de l'époque, le père René Milot, en poste de 1954 à 1964, date de sa mort brutale, nous avons, en 1984, 20 ème anniversaire de sa mort, apposé une plaque à sa mémoire sur le mur de la chapelle qu'il avait lui-même fait aménager (1).

Un livre d'or placé dans cette chapelle, rappelle ab initio le sens de notre démarche.

Simultanément, nous prenions la résolution de nous retrouver à Autun toutes les années paires, à l'automne, dans l'amitié et la fidélité au père Milot.

Nous avons depuis lors tenu parole, avec des effectifs de quelques dizaines, même si nous n'avons jamais cherché à faire nombre. Tous, ou presque, sont aujourd'hui retraités, avec des parcours très divers, même si la plupart ont fait des carrières militaires, elles-mêmes très diverses.

En commun, nous avons une conscience forte de la dette de reconnaissance que nous avons contractée auprès du père Milot à la charnière de l'enfance et de l'adolescence. Isolés très jeunes de nos familles, issus pour la plupart de milieux très modestes, nous avons reçu de lui les lignes de force d'une vraie culture, celle de l'esprit, de l'âme et du cœur.

Non pas qu'il ait été un homme particulièrement « charismatique », comme on dit aujourd'hui ; frêle, de petite taille, modeste et discret, il avait le talent d'être ouvert à tous, les catholiques affirmés, ceux qui l'étaient moins et ceux qui ne l'étaient pas du tout. Le vecteur de son action était essentiellement l'heure hebdomadaire dite d' « instruction religieuse » offerte à chaque classe au moment de l'étude du soir. Dans ma classe, tous s'y rendaient en rangs serrés, y compris le protestant, le musulman et de nombreux indifférents ou sceptiques.

 Cette heure s'ordonnait en trois temps :

D'abord, 30 et 40 mn étaient consacrées à un sujet qui pouvait être traité sur plusieurs semaines, parmi ceux qu'affectionnent les adolescents, tels « l'amour », sujet inépuisable. A la faveur de discussions passionnées, il ne fait pas de doute que le père Milot, au fil des années, a favorisé en chacun de nous l'appropriation d'indispensables repères pour la vie. Je retiendrai notamment la conjugaison rare d'un sens aigu de la mesure et d'un absolu respect de l'autre et de ses différences, avec des convictions dont la profondeur se révélait par l'exemple, sans nulle ostentation.

 

Ensuite, 10 à 15 mn étaient réservées à une lecture. Le père Milot, prodigieusement cultivé, était par ailleurs un incomparable lecteur. Ainsi nous a-t-il distillé l'essentiel des dialogues de Platon, la poésie de Valéry, le « Silence de la mer » de Vercors, « Mireille » de Mistral, les « Souvenirs d'enfance » de Pagnol lors de leur parution, « Sparkenbroke » de Charles Morgan, pour ce qui a le plus marqué. Outre le goût de la belle langue, le père Milot nous a ainsi mis sur la voie de la culture la plus authentique.

 

Enfin, et c'était un trait de génie dans notre monde isolé, sans journaux, ni radio, ni TV qui n'existait pas, la dernière séquence était celle des nouvelles de la semaine. N'oublions pas que cette époque était celle de la guerre d'Algérie, de la répression de Budapest, du retour du général de Gaulle au pouvoir, de la période préconciliaire. Il ne fait pas de doute qu'ainsi s'est formé notre jugement, non pas par l'administration d'une pensée préformatée, mais par le débat, parfois très chaotique, dont émergeaient au bout du compte le bon sens, la mesure et la hauteur de vue des interventions du père.

 

Mais le père était trop attentif aux personnes pour que son magistère se limite à ces relations de « maître » à élèves.

Le respect qu'il avait pour chacun d'entre nous et sa capacité d'écoute trouvaient ainsi à s'exprimer tous les samedi soir avec la possibilité de se rendre à la « confession » durant l'étude de 17 à 19H. La salle de réunion qui servait de vestibule au bureau du père se remplissait de dizaines d'élèves de toutes classes, dans le brouhaha de conversations animées et dans la fumée des cigarettes, aujourd'hui stigmatisées, mais alors vecteurs indispensables du lien social.

Lorsque chacun à son tour pénétrait dans le bureau, seules les consciences savent qui « se confessait » vraiment. Mais chacun recevait un accueil dont la cordiale simplicité était une porte qui s'ouvrait sur l'élévation de l'âme, souvent, là aussi, à la faveur (horresco referens) d'une cigarette partagée…

Oui, vraiment, comme l'a très bien dit l'un d'entre nous, le Père Milot a été le « jardinier de nos âmes ».

 Sans que nous en soyons toujours conscients, cet héritage nous a inspirés et portés tout au long de notre vie active, dans nos expériences et nos responsabilités aussi diverses que parfois considérables.

Voilà ce qui nous réunit encore aujourd'hui à Autun, un demi-siècle plus tard, chaque année paire, dans la fidélité et la reconnaissance.

Général d'armée (2 ème S) Jean-René Bachelet

Autun 54-62

 

(1) Sur cette plaque, figure un vers de Catulle : « Ut liceat nobis tota perducere vita aeternum hoc sanctae foedus amicitiae » (« afin qu'il nous soit permis que demeure entre nous tout au long de notre vie cet engagement sacré de l'amitié ») . Certains se sont étonnés que soit ainsi reproduit un extrait d'un poème que le poète latin adresse à une coutisane…Outre que le vers est beau et fort, il est extrait d'un texte dont l'extrême difficulté de traduction avait été l'occasion, pour le père Milot, de nous donner à réfléchir, à travers l'ambivalence des mots, à la complexité de la nature humaine.