LES ANCIENS ENFANTS DE TROUPE D'AUTUN

Vive l'Eumeup's Attitude

Ici rien d'officiel, nous cultivons l'impertinence et le respect de nos années de boite.

Le rapport à midi

 

Discours de la distribution des prix 2012.

      

Chers jeunes camarades, chers enfants, c'est à vous que je m'adresserai, en ce jour où vous êtes à l'honneur.

Non sans avoir au préalable salué avec déférence les autorités qui honorent cette manifestation de leur présence. J'aurai une mention particulière pour vos cadres militaires et pour vos professeurs, eux qui sont investis de la noble responsabilité de vous guider dans la métamorphose qui fera de vous des hommes et des femmes armés, intellectuellement et moralement, pour vous engager sur les chemins de la vie.

Voici cinquante ans très exactement, j'étais à votre place, pour le même objet : la distribution des prix qui, alors comme aujourd'hui, marquait la fin de l'année scolaire. C'était, pour moi, en quelque sorte la cérémonie d'adieu à une maison où j'étais entré huit ans plus tôt, à l'âge de 10 ans et que je quittais au lendemain de mes 18 ans pour rejoindre les landes de Coëtquidan.

Une vie, car à cet âge-là, à votre âge, huit ans c'est une vie, une vie s'achevait. Elle avait commencé en 1954 au lendemain d'un événement qui s'était profondément inscrit dans ma conscience d'enfant : la chute du camp retranché de Dien Bien Phu, loin là-bas, en Indochine, aux rives extrême-orientales de l'Empire.

Mon père, modeste paysan entré en Résistance à l'heure où la France subissait l'oppression de l'Occupant nazi et la honte de la Collaboration, avait été tué les armes à la main le 8 juin 1944 aux lisières de notre village bourguignon. Je n'avais pas encore trois mois, et j'allais grandir dans l'amour et le culte de la France. Quoi de plus grand, de plus beau, de plus généreux en effet que cette France qui valait bien que l'on donne sa vie pour elle, puisque mon père était « mort pour la France » ?

Dans la salle de classe de la seule école que j'aie connue jusque-là, car, dans mon hameau d'une centaine d'âmes, c'était classe unique, de cinq à quatorze ans, de grandes planisphères couvraient les murs. Au premier regard, la carte politique manifestait la grandeur de la France : sur tous les continents, à travers tous les océans, s'étendait l'Empire Français, tout de rose colorié. Des rives de la Méditerranée aux jungles équatoriales, du Maghreb au Congo, à travers le mythique Sahara, de la Guyane à Saint Pierre et Miquelon en passant par les Antilles, de Madagascar à la Polynésie au cœur du Pacifique et jusqu'aux confins de la mer de Chine, où trônait la perle de l'Empire, cette Indochine où l'élite de l'armée française écrivait alors une tragique épopée, la France, cette péninsule occidentale de l'Europe aux formes parfaites, semblait vouée par nature à un destin universel.

Dien Bien Phu…les trois syllabes avaient sonné tel un gong qui aurait annoncé la fin de l'Empire. Nous ne l'avions pas alors perçu, submergés que nous étions par la douleur du deuil tout autant que par l'exaltation de l'héroïsme dont avait fait preuve la fine fleur du corps expéditionnaire en Indochine.

C'était en 1954. Huit années plus tard, en 1962, à l'heure de quitter Autun, c'en était fini de l'Empire. Huit années tout entières marquées par les tragiques soubresauts de ce que l'on appelait alors « les événements » d'Algérie. Mais huit années aussi qui voient en 1958 le retour du général de Gaulle au pouvoir.

De ma première enfance, le général de Gaulle était le héros mythique, lui qui, dans le pire désastre que la France ait connu depuis la Guerre de Cent Ans, s'était « ressaisi des tronçons du glaive » et avait réussi ce prodige de faire de la France, brisée, asservie, démembrée en juin 1940, l'une des nations vainqueurs du 8 mai 1945. Son retour en mai 1958 nous avait paru tout aussi prodigieux que si Jeanne d'Arc elle-même avait ressurgi du bûcher. Le général de Gaulle est revenu et nous a parlé de la France.

Il a réussi un nouvel exploit : celui, tout en assumant, quatre années durant, le tragique épilogue de la guerre d'Algérie, non sans signer la fin de l'Empire par l'octroi de l'indépendance à la plupart des ex colonies, de rétablir la France au premier rang des nations. Avec lui, à nouveau, après tant de drames, de larmes et de sang, mais aussi d'humiliations, c'était beau, c'était grand, c'était généreux la France.

En entrant à Saint-Cyr, en septembre 1962, voici un demi-siècle, je savais que je ne serais pas le lieutenant de méharistes dont les images avaient nourri mes rêves d'enfant et d'adolescent. J'étais conscient que s'ouvrait une ère nouvelle. Mais j'étais tout entier animé de la conviction que le service de la France restait un idéal plus que jamais susceptible de donner sens à la vie. Pourtant, la vie militaire que j'allais connaitre avec mes camarades allait être sans commune mesure avec celle des générations antérieures. Repliée sur l'hexagone, la France allait se transformer plus profondément que jamais au cours des siècles passés, toute à la frénésie d'une prospérité sans égale jusque-là et d'une véritable révolution dans les mœurs et les modes de vie.

Quant à nous, les militaires, nous étions les gardiens du temple, dans un monde bipolaire sous menace atomique. Mais notre engagement devait rester virtuel, à l'abri d'une dissuasion nucléaire dont le général de Gaulle nous avait donné les moyens en toute indépendance. Nous avons en quelque sorte vécu le désert des Tartares durant trois décennies, quand bien même quelques compagnies de marsouins et de légionnaires continuaient à entretenir les savoir-faire en tenant l'Afrique à bout de bras. Et puis est survenu l'événement improbable de l'implosion de l'Union Soviétique, de la disparition du bloc communiste et de la fin du monde bipolaire au début des années 90.

Là où les utopistes croyaient voir s'ouvrir un monde de concorde et de paix, les violences longtemps contenues dans le cadre de l'équilibre des blocs se sont donné libre cours. Depuis lors, voici vingt ans que ce monde est en proie aux crises multiformes, aux conflits sanglants, aux affrontements meurtriers. Nous avons renoué avec l'action militaire, la vraie, celle de l'heure de vérité où il n'est d'autre solution que la force armée pour faire pièce à la violence, autrement dit, où il faut, si nécessaire, infliger la destruction et la mort, au risque de sa vie.

Dans ce cadre, beaucoup s'interrogent sur le rôle de la France, dans une Europe en gestation et dans un monde globalisé. Ne serions-nous plus qu'une puissance moyenne, voire de second ordre ? La France est-elle sortie de l'Histoire, elle qui a tant contribué à la faire durant près d'un millénaire ? Je veux, quant à moi, après un demi-siècle passé sous l'uniforme, depuis celui d'enfant de troupe ici même, jusqu'à celui de général d'armée au terme de ma vie militaire voici huit ans, vous faire part d'une conviction, étayée par l'expérience.

En 1995, général depuis deux ans, je suis nommé chef du secteur de Sarajevo dans le cadre de la Force de protection des Nations-Unies. Depuis trois longues années, celle-ci vivait, impuissante, l'agonie de la Yougoslavie, avec pour épicentre la Bosnie et le siège sanglant de sa capitale. J'ai eu la chance d'arriver avec les moyens de prendre l'ascendant militaire sur les belligérants grâce au sursaut impulsé alors par le président Chirac. Il m'est ainsi revenu de conduire les opérations qui ont amené à la levée du siège. Avec les trois bataillons français qui ont mené les opérations, en fer de lance de trois autres bataillons, russe, égyptien et ukrainien, j'ai alors mesuré en quoi la France, et la France seule, restait une source d'inspiration pour nos soldats, fussent-ils sous couleurs de l'ONU. J'ai mesuré aussi en quoi elle était porteuse d'espérance pour les malheureuses populations éprouvées.

Dans ce chaudron tragique, au cœur de l'Europe, nous étions la France. La France devait être respectée ; nous devions nous faire respecter. La France était, en tant que membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, cosignataire de dispositions contraignantes pour les belligérants. Nous devions les imposer. La France était là pour mettre un terme aux violences et rétablir la paix. Nous devions ramener la paix.

Oui, c'était la France qui donnait sens à notre mission et elle seule. Trop souvent, sur l'aéroport de Sarajevo dévasté, nous avons dû dire un dernier adieu à l'un de nos camarades auquel nous rendions les honneurs avant le rapatriement de son corps. Je revois la haie d'honneur de ses frères d'armes, submergés par l'émotion. Je revois le catafalque drapé du drapeau tricolore. En ces circonstances, cet emblème, et lui seul, donnait sens au sacrifice de ce garçon tombé à la fleur de l'âge. Il était mort pour la France. De même, aujourd'hui, c'est bien au nom de la France que l'on peut tomber en Afghanistan.

Mais peut-être plus encore, c'est à Sarajevo que j'ai perçu, plus que jamais auparavant, ce qu'était la France pour les populations que nous devions assister dans le malheur. La France est, par excellence, terre d'une Liberté dont elle porte le flambeau aux yeux du monde. Une liberté qui vient de loin. La liberté collective des légistes de Philippe le Bel qui proclamaient que « le roi de France est empereur en son royaume », ce qui signifiait et signifie encore que nous récusons à quiconque, aussi puissant soit-il, le droit de nous imposer sa loi. La liberté individuelle, celle de chacun, érigée voici plus de deux siècles en principe universel intangible et portée en étendard par les soldats de l'An II. La liberté ressaisie par l'acte inouï du général de Gaulle le 18 juin 1940. Tous les peuples qui ont à faire face aux puissants de ce monde, tous les opprimés, y voient un message d'espérance.

De surcroît, dans l'univers de discriminations meurtrières du conflit bosniaque, la France, dont les couleurs ornaient la manche de notre treillis, était aussi ce pays où, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, on avait solennellement déclaré que tous les hommes naissent égaux en dignité et en droit. Oui, la France est le lieu d'élection de l'Egalité entre les hommes, au-delà de toutes catégories, raciales, sociales, religieuses ou idéologiques. Et la France, enfin, est terre de Fraternité sans laquelle il ne saurait y avoir de paix entre les peuples ni de concorde en leur sein.

Alors s'est confortée en moi, puissamment, la conviction que j'avais acquise ici même plus de trente ans auparavant. Jamais je n'avais oublié ce jour de 1960 où le Père Milot, notre aumônier, dont une plaque rappelle non loin d'ici la mémoire sur le mur de la chapelle de l'école, nous avait, du ton posé et mesuré qui était le sien, expliqué en quoi les valeurs au nom desquelles nous voulons vivre ensemble dans notre beau pays de France au-delà de nos différences, étaient celles d'un humanisme venu du fond des âges. En quoi la devise de la République, qui les résumait, n'était pas compréhensible sans une claire perception de ses racines qui plongeaient loin, à Athènes, à Jérusalem, et à Rome. En quoi c'était là notre héritage, mûri au fil des siècles, à travers aussi bien le Moyen-âge chrétien que l'âge classique et que le siècle des Lumières. Au-delà des soubresauts d'une histoire tumultueuse, c'étaient les valeurs constitutives de la France, dans sa pérennité et c'était bien cela qui assurait son rayonnement sans égal dans le monde.

Plus d'un demi-siècle a passé. Le monde et la France ont davantage changé au cours de ces cinq décennies que durant les cinq siècles antérieurs. Et pourtant, croyez-moi, dans ce grand chambardement, demeure intact et plus que jamais actuel le haut idéal humaniste qui est l'âme de la France.

Foi en l'homme, en sa dignité, en son destin, foi dans la France pour en incarner les valeurs. Au-delà des doutes, au-delà des frilosités, au-delà des peurs, quelles que soient les rigueurs des temps, voilà l'exigence dont je voulais devant vous porter témoignage. Ce fut mon viatique cinquante ans durant. Dans le monde nouveau qui s'ouvre devant vous où tout est à réinventer, ou presque, faites-en le vôtre. Il donnera sens à votre vie.

Général d'armée (2 e section) Jean-René BACHELET

Autun 54-62