LES ANCIENS ENFANTS DE TROUPE D'AUTUN

Vive l'Eumeup's Attitude

Ici rien d'officiel, nous cultivons l'impertinence et le respect de nos années de boite.

Adeamus cum fiducia

SECTION DES AGITÉS.

Je comprends en effet que pour ceux qui, comme moi, n'ont pas poursuivi la carrière militaire et qui, 30, 40 ans après, reprennent langue avec leurs années d'adolescence passées sous l'uniforme, ça doit faire remonter, comme on dit, des nœuds trop longtemps restés coincés au fond de la gorge et qui, à cette occasion, se dénouent sans trop savoir pourquoi...
Je le comprends d'autant plus que pour moi qui avait fait le choix d'aller, plus loin, revoir ou tout simplement voir cette vie civile que je ne fréquentais plus que dans les livres, ç a n'a pas été facile. J'étais rentré en école militaire à l'âge de dix ans en Algérie et en avais dix neuf à la sortie.

Non, ça n'a pas du tout été facile de sortir de ces école-pensionnat-casernes, et encore moins de constater, une fois dehors, que la vie civile m'était devenue tellement étrangère que je ne savais même plus m'y mouvoir. Comme dans un pur fantasme.
                
 Pas facile si l'on considère que les rares tentatives que j'ai faites, vingt ans plus tard d'abord, puis 10 ans après, pour essayer de revoir quelques uns d'entre nous, ont toutes avorté tant il m'en cuisait encore d'être passé par là....

Pas facile car il en avait fallu de la force pour me sortir de là, de la force ou du courage pour mettre à bas ces murs qu'année après année, l'économie familiale avait édifié autour de moi. Ces murs dont la mise question était devenue tabou.

Pas facile de prendre seul cette décision, sans complicité aucune, pas facile d'entreprendre le démontage, brique après brique, de ces murs afin de quitter net de tout engagement, cet uniforme qui, dix ans durant, m'avait progressivement causé des allergies, mais également, à mon insu, fourni des repères et structuré bon an, mal an, l'enfance puis l'adolescence.

Une décision face à laquelle ma mère, en désespoir de cause, me traînât aux quatre coins de la famille pour essayer de me faire honte, me faire passer pour un ingrat, un petit salaud qui lui fendait le cœur ; elle qui avait tant fait pour moi....  

Il a même fallut, pour emporter le morceau, aller jusqu'à saboter ma réussite à l'écrit du concours d'entrée à l'école santé militaire, cette réussite qui consacrait cette valeur - l'intelligence – que j'avais portée au pinacle pour faire front et tenir face à la bêtise du quotidien qui scandait la vie de caserne que je n'aimais pas.

Un espoir de sortie traqué par la menace d'avoir à rembourser ces années d'enfance et d'adolescence nourries, blanchies et éduquées, gratis.

Mes parents ont même réclamé que je m'en acquitte. J'ai résisté.

Mais ce n'était pas fini pour autant. A vingt-six ans, le sursis universitaire écoulé, il a fallu remettre ça avec le service national qui revint à la charge m'intimant l'ordre de me rendre au fort de Granville pour effectuer mon service. J'avais hélas, été déclaré apte d'office par le conseil de révision passé à la mairie d'Autun. Ce au moment même où, suite à des études de médecine avortées par 68, je me cherchais un avenir dans l'aide sociale à l'enfance parmi les éducateurs pour cas sociaux déclarés débiles mentaux, prédélinquants, délinquants ou schizophrènes. Un éducateur dans un centre d'observation pilote qui par certains côtés rappelait par ses ateliers d'éducation les maisons de correction d'avant guerre, un centre dont l'organisation faisait résonné en moi l'école militaire où les pions s'appelaient eux aussi éducateurs...


Alors, après deux nuits d'angoisse passée à me soûler, j'ai fini par m'y présenter au fort de Granville. je m'y revois encore devant le poste de police, les cheveux exagérément long de l'époque, déchirant avant d'entrer ma chemise et jetant mes chaussures aux orties, pour essayer d'en ressortir au plus vite.

Une telle mise en scène car la peur me collant au ventre j'avais décidé de jouer, coute que coute, gagnant !
C'est ainsi que, dans cet accoutrement, muni d'une seule ordonnance établie par un ami psychiatre qui attestait amicalement que j'étais suivi en psychothérapie et prenais des drogues tranquillisantes, j'ai suivi, secouant l'ordonnance, le parcours qui distribuait le paquetage et les paquets de troupe prêchant à chaque étape de la distribution que c'était une erreur et que je voulais voir le médecin. Rien n'y faisant je parvenais alors, à mon corps défendant, sur la chaise du salon de coiffure où deux troufions, improvisés garçons, interloqués par mon “cinéma”, se demandèrent réciproquement qui était le responsable du salon. J'en souriais intérieurement ! Mais, ça ne dura pas car l'angoisse revint à grands pas avec la voix du sergent de semaine qui tonnait dans le couloir :
- Allons mon garçon comme tout le monde !
- C'est pas possible m'sieur, j'veux voir le médecin... J'ai une ordonnance...
 il lut et relut l'écriture peu déchiffrable du médecin, me toisa et... En désespoir de cause désarma.
- Emmenez-le à l'infirmerie !
Là, deux heures durant, j'attendis sur un banc au milieu des voix où résonnait le savoir rien foutre bon enfant de la soldatesque. Deux heures à jouer pour ceux qui, à côté de moi, attendaient de se faire porter pâles, deux heures à jouer sérieusement à m'embrumer le cerveau jusqu'à la douleur et à me jaunir, rax après rax, les doigts pour continuer d'entrer dans la peau du personnage qui, dans le bureau du toubib, allait jouer la scène du réformable.
- Mais vous avez été aux enfants de troupe et vous avez pourtant été déclaré apte ?
- Oui, 10 ans….. Je ne peux plus supporter d'être enfermé dans tout ce qui me rappelle la caserne...
- Mais vous travaillez dans un centre pourtant, avec des adolescents ?
- Oui, mais je ne m'occupe pas de grand chose… je les fais manger… les accompagne dans des tâches ménagères... c'est ma femme qui m'y a fait entrer...je n'y ai pas de responsabilité particulière..
- Et vous prenez des tranquillisants ?
D'une voix sourde mais audible, je répondis me tordant les doigts jaunis par la nicotine afin qu'il puisse les voir, la tête légèrement baissée mais sans exagérer le mélodrame :
- Oui..
Il remplit en silence, sans sourciller, la feuille d'observation… J'angoissais.


- Bon, demain matin vous irez à L'Hôpital de Rennes mais en attendant vous allez rester à l'infirmerie.

 Le soir, dans la grande pièce dortoir, au milieu des autres “malades” qui doucement, verre après verre, vidaient un broc de pinard, s'amusaient et riaient je me montrais tendu, fermé à leurs invitations, réclamant innocemment à l'un ou l'autre d'entre eux, tel un égaré en perdition, des lames de rasoir. Quelques gestes, dans mon dos, me désignaient comme toqué.  J'évoquais même, dans le but que ce soit répété, un désir irrépressible d'en finir. Puis, refusant de manger, me couchais alors que la partie de cartes, à laquelle ils me conviaient, commençait. Le deuxième acte allait commencer.


À sept heures du matin, le clairon recommença comme à l'école, sept ans plus tôt, à essayer de me tirer du lit avec le même air qui mettait en route la mécanique liturgique qui allait ordonner la journée. Je refusais bien sûr le petit déjeuner avec la diagonale du "j'veux bien mais j'peux pas " apprise d'un ami deux jours auparavant, jusqu'au moment où, après une vague toilette, je montais, légèrement tendu, les cheveux encore en bataille, dans l'ambulance kaki et partais, pour le deuxième acte de la tragicomédie vers l'hôpital militaire de Rennes.
A la sortie de l'ambulance l'infirmier me remit ma convocation me désignant, avec l'ordre de m'y rendre, le bâtiment de la psychiatrie où je devais me présenter. Ce que je fis jusqu'au moment où, devant tous les panneaux de directions qui s'entrecroisaient me rappelant ceux de la Wehrmacht , aperçus au cinéma dans les documentaires sur l'occupation de Paris, firent revenir le personnage burlesque de la comédie que j'avais un instant délaissée.
        Pneumologie, ophtalmologie, chirurgie, psychiatrie…J'optais grossièrement pour la chirurgie histoire de m'offrir un petit moment de détente avant le début du deuxième acte et de donner un petit coup de canif dans le contrat.

Dans le bâtiment j'avisais le premier uniforme gradé venu et lui remis ma convocation avec le sourire. Tout d'abord aimable, il commença par m'expliquer que je me trompais, m'indiquait la direction du bâtiment d'à côté, puis réalisant, me regardant de plus près changea très vite de ton. Il appela le planton et lui ordonna de m'accompagner. Direction la psychiatrie !
Dans le bâtiment, tout en haut, vers l'étage où le bidasse me conduisait, les inscriptions se firent plus précises ; jusque sur la porte qui se déverrouillait devant nous où je pu lire “Section des agités". Là, une inquiétude imprévue m'envahit. Qu'allais-je faire ? Jouer la pantomime, l'indifférence ? Je fus très vite fixé.


- déshabillez-vous et mettez ce pyjama !

Ce retour de la couleur bleue ciel réminiscence de celle portée quelques années plus tôt à l'école, augmenta mon inquiétude qui au moment de la mise en cellule à porte ajourée de plexiglas avec lit et table de nuit rivés au mur se transforma en peur.

J'étais pris au dépourvu, n'ayant pas prévu qu'on m'enlèverait mes vêtements ces morceaux d'étoffes si indispensables à la liberté. Je ne trouvais même plus le ressort de la comédie tant j'étais nu, désarmé.
Heureusement le médecin arriva rapidement suivi de l'infirmier et avec eux le comédien qui reprit son rôle.

Huit jours durant je donnais le change alternant les "j'veux bien mais je peux pas", les parties de jeu d'échec tout d'abord refusées puis acceptées puis subitement jetées a travers la pièce, les refus de nourriture et les journées entières à dormir sous tranquillisants....En y repensant aujourd'hui avec un brin d'ironie je trouve que ça sonne comme la fameuse sanction du "huit jours...vous m'ferez huit jours!
Puis on me rendit mon armure de flanelle et je comparus, au pied d'une estrade, avec d'autres, devant la commission de réforme juchée dans une petite pièce-tribunal où le sort de chacun se tranchait.

- D ! Approchez

Je serrais les dents, comme une dernière prière, jusqu'à m'éclater la mâchoire, pour que le verdict tant espéré me soit rendu favorable.

- Réformé définitif... inapte au service armé... rayé des contrôles...renvoyé dans ses foyers.

Ouf ! Je soufflais…

Mais, j'attendais encore pour desserrer les dents ; j'attendais que la fin de l'acte me soit signifiée. Dans l'incertitude maladive où je m'étais plongé, je continuais la scène. J'attendais, attendais, même sur le retour dans la micheline et même encore les huit jours suivant après ma reprise de service auprès des adolescents, en camp d'été au bord de la mer, je donnais la réplique à quelque espion imaginaire tant il me semblait ne pas avoir entendu la fin de l'acte ni le fait que c'était le dernier de la pièce. Puis ça s'estompa et le comédien finit par se résoudre à me quitter et s'en alla.

Marco. D