LES ANCIENS ENFANTS DE TROUPE D'AUTUN

Vive l'Eumeup's Attitude

Ici rien d'officiel, nous cultivons l'impertinence et le respect de nos années de boite.

Adeamus cum fiducia

 

ADEAMUS CUM FIDUCIA

      Dans le dortoir de l’ex séminaire devenu caserne, le temps explose et sur le parquet gorgé de cire nos pyjamas, patineurs maladroits, alourdis dans le silence des veilleuses sentinelles, trébuchent aux pieds des lits où sont encore pliés nos rêves, vers l’escalier monumental.

Sur les murs, nos ombres s’arc-boutent, sautent d'une marche à l'autre, et dansent avec la peur.
Tout en bas, après la grand porte, la lumière de la lune me frappe au visage et m'aveugle. Je ne vois plus rien, ne distingue plus rien. Puis, le voile se déchire lentement et devant moi, au centre du cloître de l'ancien prieuré, apparaît une vierge de pierre qui, endormie sur ses roses, m'encourage à glisser un pas.
Mais sous l’ancien promenoir, le chuintement des chaussons s’envole et se cogne aux arches, résonne sous la voûte et m’immobilise.

De l’autre côté, dans le silence encore intense, Josef patine lui aussi, de pilier en pilier, esquivant un instant le regard de la madone sur le socle de laquelle scintille en lettres latines « Adeamus cum fiducia » comme une prière qui nous encourage à aller de l'avant et braver d'autres peurs, là-bas, plus loin, au-delà du porche, où d'autres barreaux, rouillés depuis dix ans au fronton du grand portail, irradient tel un soleil de fer nos adolescences.

Reste les graviers mouchards à franchir vers les premières lueurs de la ville, avec l’allée d’honneur tout au bout et le parapet de granit puis les douves avec dedans l'herbe noire qui protège et de l'autre côté d'autres ombres. Et la liberté, juste après …

Nous courons à présent dans la grand’ rue, nous frappant la poitrine avec un vrai malheur de petits singes perdus sur les trottoirs. Nous courons, encore et encore, jusques sous les volets du grand hôtel SAINT LOUIS, fuyant les petites oasis des réverbères qui, rivalisant avec l’enseigne où clignote la chambre de l’empereur pour les petits caporaux de passage, grésillent de mépris.

A chacun de nos pas, le désert s’agrandit de cette même odeur de parfum âcre qui tous les dimanches après-midi, monte au nez, nous laisse sur les trottoirs, sans identité, le béret vissé sur la tête et nous interne dans les cafés et les bars comme des égarés à l’asile…

Oh ! …

À l’angle de deux rues qui descendent vers la gare, les bandes molletières d’un moustachu, échappé de la grande guerre, viennent de surgir, grimpées sur un tas de boulets.
C’est "Gugus"!
Oui "Gugus", tout juste, comme nous le surnommons. "Gugus" qui chaque onze novembre, réussit sous nos yeux ébahis le tour de passe-passe de souffler dans un clairon de pierre, le grand silence qui confisque le sourire à la population.
Ce même Gugus qui, à chacune de nos permissions de fin de semaine, nous invite, de sa baïonnette fichée comme une flèche dans le fusil, faisant semblant régler la circulation, à aller nous réfugier en face, au CAFE DE FRANCE, pour passer l’après-midi autour de parties de tarots bien arrosées.

- Garçon !… Une Rrromaiiine !

Même que ça commence toujours comme ça, avec cette plaisanterie de potache, histoire de saluer gaillardement la petite ville qui, jadis AUGUSTODUNUM petite capitale des Gaules, parle aujourd’hui fort morvandiau et roule les « r » comme des « bérrrouettes ».


Mais, tuss, tuss, une voiture monte depuis la gare et déjà ses phares mordent nos pyjamas…

-Tuss ! Tuss !

D’un pas en arrière Josef esquive l’éblouissement, le temps d’apercevoir le « DE FRANCE » qui se met à étinceler comme un ostensoir au-dessus du champ de Mars où, quatre fois par mois, vient guerroyer un marché.
Le faisceau lumineux débusque maintenant la mairie flanquée de son jumeau qui porte, chaque soir de la semaine, sur les affiches, leur nom de famille sur le devant de la scène : le théâtre MUNICIPAL.
Je pense à Don Quichotte avec son Sancho… Mais, déjà ils disparaissent bousculés par un kiosque à journaux trapu et effronté qui sort de l’ombre.

Sur la Grand-Place, il fait froid maintenant et des rafales de vent s’engouffrent dans nos pantalons…

- Le kiosque ???

Josef, les poings jusqu’au plus profond des poches, traverse rapidement la rue.
De l’autre côté, la tête dans les épaules, face à la bruine qui commence à préciser le bleu de nos pyjamas, nous faisons halte, le dos collé au mur …

- Allons-y !

Le béton rêche et mouillé se défend, poignarde le silence, égratigne nos genoux, mord nos doigts…Mais à la fin de l’assaut, enfin sur le toit, essoufflés face aux héros de Cervantès, dans la petite brise qui recouvre les pavés de crachin, nous nous laissons aller un instant au bonheur des vainqueurs de sommets.

Sous l’œil de Gugus, j’entame alors le décompte…

- Une, deux…

Nous inspirons longuement et, mezzo voce, en prenant bien soin de détacher chaque syllabe, nous attaquons :

- Ba..da, moi qui t’ai..mais tant, j’t’em.. mer..de, j’t’em.. mer..de, Ba..da, moi qui t’ai..mais tant, j’t’em.. mer..de, j’t’em.. mer..de, Ba..da, moi qui t’aimais tant...

Un instant, la ritournelle hoquette puis reprend à tue-tête, accompagnée, vivace , d’un crépitement mouillé.

- …j’t’em..mer..de, j’t’em..mer..de…

Nous pissons à présent, allegro forte , la main sur la hanche tels deux Manneken Pis de bel canto.

- Bada, moi qui t’aimais tant, j’t’em..mer..de, j’t’em..mer..de...

Le Bada, c’est l’adjudant de chasseur qui, à longueur de journée, sous son fameux béret-tarte des régiments alpins, nous sert là-haut, au prieuré caserne, de surveillant, de chaperon et de garde-chiourme à la fois.

- j’t’em..merde, j’t’em..merde..

Josef, de l’index et du pouce, sans se départir de son instrument, bat la mesure. Il est gaucher.

- Bada moi qui…

Trois blanches et une noire plus loin, un début de cacophonie… Je suis en retard. Je pousse alors de toute mon expiration et en bon Manneken Pis, éclaboussant mes chaussons, je finis par rattraper Josef qui sourit aux anges. Pour lui, la partition est parfaite…

- J’t’em... mer...de, j’t’em...mer...de...

Après deux couplets, le refrain allegro, au sommet de son élan, suspend sa course oubliant le crépitement qui, tout seul, continue de son côté crescendo… ma non troppo.
J'exulte, auréolé de vent et de lumière comme une image échappée d'un livre saint, au milieu des réverbères. Ça va être le final…

- J’t’em…mer...er...er...er…er…er…de ! …Et j’suis content !!!!!

Mon cœur bat plus fort que jamais et m’égare dans l’apothéose…

Mais, aucun bravo n’éclate… aucun rappel… rien.
Sur le toit, c’est tout juste si j’aperçois Josef rentrer son instrument, Quichotte redevenir mairie, mon auréole s’envoler et l’azur de nos pantalons virer marine.

Seuls sur le kiosque deux gringalets naufragés dans le silence d’une mer de pavés luisants …

- Copie s’il vous plaît… Votre copie s’il vous plaît !!!

Autour de moi, des vareuses de drap bleu à boutons dorés et au-dessus de ma tête, la main tendue d’un jeune troufion qui s’impatiente...

- Votre copie s’il vous plaît !

Devant moi, une feuille de papier grand format avec deux ou trois mots accompagnés de quelques taches d’encre à peine plus grosses que des points de suspension laisse dépasser … « de Santé Militaire »… Je comprends.

J’inscris alors mon nom puis ma date de naissance, dix-sept ans, et signe, rageusement bien décidé à jeter aux orties l’uniforme de drap bleu, les brodequins, le béret, les rêves de Manneken Pis et tous ces avenirs aux couleurs de marine, d’aviation, de Saint Cyr ou de tout autre bazar qui porte képi.

- Copie s’il vous plaît ! insiste le pion. Votre copie !

Je regarde sa chemise avec son drôle de calot ridicule coincé sous l’épaulette et souris ma feuille d’examen au bout des doigts.

C’est certain maintenant, le cauchemar va s’arrêter, je vais partir, m’absenter et enfin rejoindre les silhouettes qui, de l’autre côté de la douve, face au prieuré militaire, se promènent dans le printemps des allées de peupliers en compagnie de Julien, Fabrice, Madame de Raynal …

- Je ne deviendrai rien, ne serai rien dans ce monde-là !

Marco. D
© 2011