LES ANCIENS ENFANTS DE TROUPE D'AUTUN

Vive l'Eumeup's Attitude

Ici rien d'officiel, nous cultivons l'impertinence et le respect de nos années de boite.

Les figures de l'encadrement

 

Des figures de l'encadrement.



           Parmi les figures de cadres évoquées, il me semble nécessaire de revenir sur 3 d’entre eux : les capitaines Rouquié et Gondellier d’une part, le colonel de Ternay d’autre part. Non pas que ce qui en est dit soit mal venu, mais (que mes jeunes camarades me pardonnent) singulièrement incomplet ; ainsi se vérifie que l’institution militaire, tout en cultivant des " traditions ", manque le plus souvent de mémoire.

           Je voudrais donc compléter ces portraits à travers une expérience (elle aussi limitée, mais qui permet d’élargir le champ), celle des années 54 (où j’entre en 6 ème) à 62 (où j’intègre St Cyr).

           Les trois ont en commun d’avoir été lieutenants commandants de compagnie. Autant que je m’en souvienne, le Lt Rouquié commandait la 4 ème compagnie (classes de 4 ème) vers 54-55 ; à la même époque, le Lt Gondellier commandait soit la 2 ème compagie (classes de 2de et 1 ère), soit la 1 ère (terminales et corniche). L’un et l’autre étaient anciens de " la boîte ".

           Quant au lieutenant de Ternay, son profil d’officier de tradition, insolite en ces lieux, surprend la 1 ère compagnie à la rentrée 61. Il n’était pas cavalier comme indiqué par ailleurs, mais fantassin et plus spécifiquement Tirailleur.

           Mais revenons sur chacun d’entre eux.

           Le plus ancien, Gondellier, après l’épisode rappelé ci-dessus suivi d’un séjour en Algérie, devait revenir comme capitaine à la tête de la 2 ème compagnie en 59 (il la commandait lorsque j’étais en 1 ère en 59-60).

           Le souvenir que nous gardions du lieutenant, alors que nous étions en 6 ème/5 ème, donc pas sous ces ordres, était celui d’un troupier fort en gueule qui, à la faveur des rassemblements de l’école toute entière **, notamment les exercices de défilé préalables aux grands évènements, avait contribué à enrichir notre vocabulaire : ainsi de l’expression « bite à cul » que je me souviens avoir entendue de sa bouche dans ces circonstances. Mes oreilles de 11/12 ans avaient été frappées par la pertinence de la métaphore au point que le souvenir ne m’en a pas quitté après plus d’un demi-siècle…

           Devenu mon capitaine à l’âge incertain où l’on quitte les rivages de l’enfance, il a été, pour moi comme pour d’autres, un frère aîné ou bien un père, bienveillant et bourru. Son prestige ne s’est plus alors limité à son langage fleuri, mais s’est enrichi de la connaissance –qu’il ne livrait pas spontanément car c’était un pudique- de l’expérience qu’avait vécue sa génération alors qu’il avait notre âge : en juin 40, l’annonce de l’arrivée des Allemands par la route d’Arnay le Duc ; la perception des fusils par ceux, dont lui, qui sont en âge de les porter ; la mise en place au pont de l’Arroux ; le coup de feu qui stoppe momentanément l’avance allemande ; et puis, face à l’énorme disproportion de forces, l’esquive : pour lui, le voyage jusqu’à Billom où doit se regrouper l’Ecole, juché sur un garde-boue de Traction avant…Non, nous n’avons pas oublié « la Gondole ».

           Quant au lieutenant Rouquié, je n’ai jamais servi sous ses ordres. Mais, cela a été dit, sa main droite amputée remplacée par un crochet et sa main gauche qui n’avait plus que deux ou trois doigts, le tout souligné par le ruban écarlate de la Légion d’Honneur sur sa poitrine de lieutenant, inspiraient d’emblée le respect. Il se disait que cela s’était passé en Indochine. Mais, là encore, je veux rectifier une inexactitude : il ne saluait pas de son crochet, mais de ce qui lui restait de main, à gauche, partageant ainsi ce privilège de saluer de la main gauche avec la plus haute autorité militaire de l’époque, le maréchal Juin. Je crois d’ailleurs me souvenir que, dans les grandes occasions, il avait, en lieu et place de son crochet, une fausse main gantée de blanc.

           Mais, au-delà de l’image mythique, le lieutenant Rouquié imposait à notre petit monde volontiers débraillé un impeccable profil d’officier, rigoureux sans raideur, calme et posé qui, j’en suis sûr, sans forcément que nous en soyons conscients, a fait école.

           L’évocation d’un beau profil d’officier nous amène tout naturellement au lieutenant d’Aviau de Ternay.

           Lorsqu’il prend le commandement de la 1 ère compagnie à la rentrée 61, tout le monde est dans l’expectative : pour les uns, sa raideur apparente, jointe au fait qu’il est célibataire, n’augure rien de bon : gare à « la borne » ; pour d’autres au contraire- notamment les corniches dont je suis -, le préjugé est globalement favorable.

           Cet a priori allait pourtant être mis quasiment d’emblée à rude épreuve, par la remise en cause d’une pratique qui, pour tous, semblait être l’une des pièces maîtresses des privilèges attachés, de tous temps pensait-on, à la Corniche.

           Celle-ci disposait d’une salle appelée « club » (sous-entendu de la Corniche, mais la précision était inutile puisqu’elle était seule à en disposer). Je veux détromper d’emblée les jeunes générations qui imaginent peut-être que c’était là que se trouvaient exposées quelques précieuses reliques avec je ne sais quelle iconographie susceptible d’alimenter la vocation par la mise en valeur de « la tradition ». Non, en cette dernière année de la guerre d’Algérie, nous n’éprouvions pas le besoin de sacraliser toutes choses comme cela a émergé dans les années 70 jusqu’à nos jours. Jusque là, nos anciens, de longue date, avaient une certitude : celle de se retrouver, dans les trois années qui suivaient, dans un contexte opérationnel dont la réalité se passait de fantasmes. Nous étions sur cette ligne.

           Et c’est pourquoi « le club » était exclusivement un lieu de détente et de loisirs, avec quelques fauteuils profonds et, luxe inouï, un tourne-disque.

           Evidemment, tout cela ne vivait pas de l’air du temps. C’est pourquoi nos anciens avaient imaginé un mode de financement simple et efficace (cela devait déjà dater car, pour ma part, je l’ai connu dès la 6 ème (54), en tant que « client »), on va comprendre.

           La première source de revenus était la vente de caramels à la séance hebdomadaire de cinéma (je me souviens pour ma part y avoir laissé une fraction importante du modeste « prêt » alloué tous les quinze jours). Ainsi les corniches, dont le chef s’ornait du calot bleu ciel à « fesses » rouge, ce qui contribuait puissamment à rehausser leur prestige, se transformaient-ils pour l’occasion en charmantes ouvreuses…Bien loin de porter atteinte à l’image de cette aristocratie, je suis plutôt d’avis que cela contribuait à asseoir sa popularité. Qui dira combien de vocations saint-cyriennes se sont ainsi alimentées de la vente des caramels à l’entracte de la, toujours attendue, séance de cinéma de la semaine ?

           La nature de la deuxième source peut laisser rêveur aujourd’hui…

           On se souvient peut-être que le « prêt du soldat » comportait une part en nature sous forme de rations de cigarettes et/ou de tabac. Dès lors qu’ils avaient atteint l’âge de dix-huit ans, les enfants de troupe avaient droit à cette ration (peut-être huit à dix paquets par quinzaine).

           Sans doute en mettant à profit les rations de ceux qui ne fumaient pas et peut-être en complétant par quelques achats, la Corniche faisait commerce de tabac. Ce commerce n’était pas regardant sur l’âge des acheteurs ni sur l’autorisation ou non qui leur était faite de fumer. C’était ainsi l’occasion où, très tôt -dès la 6 ème pour certains- on pouvait découvrir furtivement le « club », car c’était là que se tenait discrètement ce lucratif négoce.

           Autres temps, autres mœurs : cette pratique durait depuis des années sans que personne n’y voie malice et, au contraire, à la satisfaction quasi-générale. Là encore, combien de vocations saint-cyriennes… ? Aujourd’hui, dans le même temps où l’on a perdu sinon tous, du moins bien des repères, « on lave plus blanc que blanc ». Allez comprendre…mais c’est un autre sujet.

           Mais, me direz-vous, quel rapport avec le lieutenant de Ternay ? J’y viens.

          Découvrant l’innocent négoce –en tous cas celui des caramels car j’ai le sentiment que s’il avait connu celui des clopes, le scandale aurait été au-delà de toute mesure- notre preux chevalier entre en lice. Le Z est convoqué (c’était Jean-Claude Batteux qui ne s’imaginait pas alors en futur général de division, encore moins en vénérable président de l’Association des AET) et se voit intimer l’ordre de mettre un terme à ces pratiques, indignes de futurs officiers : comment vendre des caramels à l’entracte du cinéma quand on aspire à se coiffer d’un casoar ?

           La crise fut d’importance, d’autant plus que de nouveaux locaux ayant, cette année-là, été attribués à la Corniche, le « club » était à réaménager de fond en comble. C’était dire si les besoins en financement étaient plus que jamais importants et l’argument fut bien sûr présenté avec véhémence à notre lieutenant au regard clair.

           Jean-Claude Batteux en parlerait plus savamment que moi, mais –cela ne surprendra personne- le lieutenant de Ternay resta inflexible…non sans apporter les ressources financières en puisant dans sa bourse.

          Après cette crise initiale (à vrai dire, avec le recul, riche en éléments de réflexion) les évènements aidant – l’OAS, l’indépendance de l’Algérie- le lieutenant de Ternay s’est imposé pour ce qu’il était et qu’il est demeuré pour nous : un modèle d’officier, rigoureux mais attentif à ses subordonnés, un aîné estimé et respecté. Non dénué d’humour par ailleurs, mais c’est une autre histoire que je conterai en une prochaine occasion.

Jean-René Bachelet (54-62)

 

** Souvenons-nous en effet que l’Ecole était alors au complet (de la 6 ème à la corniche) dans ses locaux historiques. La 5 ème compagnie (6 ème et 5 ème) logeait dans le « bâtiment neuf » (1929 !) toutes les autres classes dans le vénérable bâtiment du XVIIème.