LES ANCIENS ENFANTS DE TROUPE D'AUTUN

Vive l'Eumeup's Attitude

Ici rien d'officiel, nous cultivons l'impertinence et le respect de nos années de boite.

La chasse aux canards

 

La chasse aux canards.

 

      La soirée était douce, des forains campaient sur les allées de marbre, je ne me souviens plus exactement de la date mais c’était peut-être pour la foire de la Saint Ladre début septembre.

      Les gens du voyage avaient parqué leurs bestiaux dans les fossés qui longent l’école. Quelques chèvres, deux poneys, un lama pour le cirque, et surtout des oies, des poules et des canards qui serviraient de gros lots à la loterie. Etait-ce après l’étude, ou pendant une pause pipi ? Bref, nous étions quelques-uns sur les allées Fontenoy à contempler la ménagerie. Nous bavassions calmement, qui racontant ses grandes perms, qui affabulant sur le redoutable B.E.P.C qui nous attendait à la fin de l’année scolaire. La pénombre gagnait les fossés, les passants se faisaient rares, pas un plouc à l’affût derrière le fronton, Serge se laissa couler le long du mur aux pierres disjointes jusqu’au fond du fossé.

      Les caquètements, claquements d’ailes et gloussements ne durèrent qu’un instant, Serge avait déjà bondi sur le mur, une forme bizarre frémissant sous sa vareuse. Le souffle court il guettait un dernier cacardement rebelle. Tout était silencieux, il sortit doucement la chose de sous sa veste, et triomphant brandit LE canard à bout de bras.

      C’était bien un canard, petit certes, mais un canard. Malgré l’obscurité les gars qui vivaient à la ferme nous l’avaient confirmé. Mais que pouvions nous faire de cette bestiole ? Quelqu’un dit : « Ce sera notre mascotte. » Et d’un seul élan la petite bande fonça vers les piaules du bâtiment neuf. Dans la première volée d’escalier le groupe se sépara, à droite et devant les éclaireurs, en arrière et à gauche Serge, son canard et sa garde rapprochée.

      Au moment où l’avant-garde prend pieds sur le palier de la compagnie, savourant à l’avance le jubilé et la gloire de déposer son butin au fond de la piaule sous le casier à chaussures … A ce moment donc l’Adjudant-chef Cambillard sort de la permanence.

      Dans une folle retraite les ravisseurs et leur canard dévalent l’escalier, courent vers le petit stade, et jettent la bête par-dessus le grillage à côté des douches. Quelques cris bizarres, deux ou trois duvets rejoignant les premières feuilles mortes, et plus rien. La petite troupe rentre au bercail en maugréant.

       Après un appel du soir pénible où il avait fallu répondre aux questions insidieuses du célèbre Cambillard qui se doutait bien qu’il y avait anguille sous roche, nous avons réuni le conseil. Que pouvait faire ce canard, seul derrière les douches ? S’il n’avait pas bougé on pourrait peut-être le rattraper, l’empêcher de se faire bêtement écraser, le nourrir, bref lui sauver la vie et en faire notre mascotte. Une petite équipe se rhabilla, et se faufila vers les douches sous la conduite de Serge, dit ‘ Bolot ‘ et de Joël qui s’y connaissait en bétail.

      En 25 minutes, avec nos huit paires de bras nous pûmes enfin capturer le volatile qui sans savoir que c’était pour son bien n’avait cessé de zigzaguer comme un malade sur le petit chemin qui borde l’école du côté du pékin. Après analyse il était évident que ce n’était pas un bon plan de le cacher dans le casier à godasses. A cette époque il y avait au bord de la place d’armes un petit bâtiment désaffecté et fermé qui portait le joli nom de ‘bloc hygiène’. C’était à coup sûr l’endroit rêvé, éloigné, discret, pour commencer notre élevage. Joël se glissa dans l’espace ‘hygiénique’ aménagé au dessus de la porte, et laissa tomber l’animal dans une cabine.

      Dès le lendemain nous organisions des tours pour le soigner, le panser, le distraire ... Composions pour lui des menus à la fois riches et macrobiotiques, comme pour le gaver.

      C’est le mot ‘gaver’ qui donna à cette belle histoire une tournure sanglante. Mais oui, qu’elle idée d’en faire une mascotte, il fallait le gaver, le gaver, et le manger quand il serait énorme.

      La noria du ravitaillement continua quelques jours, mais il devenait difficile de trouver des provisions et d’éviter les rondes, il fallait en finir. Nous avions vu au ciné du mercredi qu’il suffisait de mettre une chaussette sur la tête d’une autruche pour lui ôter les plumes sans qu’elle se débatte, c’est donc ainsi qu’il faudrait sacrifier les futurs magrets et les confier à Yves pour qu’il les fasse cuisiner par sa maman (Yves était le seul externe de la classe, le seul à rentrer chez lui le soir).

      A la fin du goûter, sur le coup de seize heures trente, Bolot fit l’inventaire de ses poches : un Opinel fraîchement affûté, une chaussette, deux sacs en plastique (un pour les abats, l’autre pour le rôti, puisqu’il était décidé de préparer la bête pour que la maman ne râle pas trop). Serge fit la répartition des tâches « Nous, on officie, et toi Marcel qu’es pas trop courageux tu fais le Tuss. ». Après un large contournement stratégique par les bosquets qui sont derrière le bassin les bouchers étaient dans l’édifice et moi assis sur les marches du bloc hygiène pour faire le Tuss.

      Comme un fait exprès Cambillard rôdait autour du mât des couleurs, faut dire que la veille un ancien de terminale y avait hissé le vélo de l’officier de permanence, et que ce matin ça faisait désordre au rassemblement des couleurs. Pourtant la bataille faisait rage à l’intérieur et l’anatidae ne se laissait pas faire (anatidae, ça fait cuistre, hein ! C’était pour que les gars de la section ‘Moderne’ ne comprennent pas notre projet). je décidai de chanter ‘Souvenirs, souvenirs’ le tube à la mode sur RMC. Hélas, il ne suffisait pas de brouiller le son, il aurait fallut aussi crypter l’image au moment où la première patte sanglante du canard tomba devant moi à 50 centimètres de mes brodequins.

      Tandis que je la faisais glisser en allongeant la jambe, je murmurais :

      - « Hé les mecs, y’a la Cambuse qui chouff, pas de conneries ! »

      • «  T’inquiète, il a que deux pattes et un cou, après on fait les plumes. »
      • «  Ha non, pas les plumes ça va voler partout, on va se faire coxer. »
      • «  Les plumes c’est plus facile quand la bête est encore chaude. » répliqua Joël.

      Heureusement c’était l’heure de l’étude, l’adjudant-chef avait filé vers le bâtiment neuf pour surveiller les opérations …. Plus tard Yves passa dignement le poste de police avec le canard encore tiède caché dans son sac de sport, et nous pûmes rêver du futur festin que nous aurions somme toute bien mérité.

      Le dimanche matin Yves fut accueilli comme un héros, il déballa son trésor dans la piaule des troisièmes C. Un pauvre petit canard, à peine un kilo, bien sec comme un canard de course, mais que ces quelques miettes étaient bonnes à partager, et surtout quelle histoire à raconter plus tard à nos petits enfants.

Marcel. (1961)