LES ANCIENS ENFANTS DE TROUPE D'AUTUN

Vive l'Eumeup's Attitude

Ici rien d'officiel, nous cultivons l'impertinence et le respect de nos années de boite.

distribution des prix juin 2001

 

Distribution des prix en juin 2001.

Par le général de division Elrick Irastorza

C'est avec émotion et perplexité que je me retrouve aujourd’hui dans cette école où j’ai passé 7 ans de ma vie, de 1961 à 1968. Emotion car se bousculent dans ma tête les bons moments passés dans ces murs mais aussi les plus difficiles, le visage de tous ceux dont on a gardé de bons souvenirs et de ceux dont on aurait souhaité ne pas se souvenir, les premiers estompant fort heureusement les seconds. Perplexité car j’ai beau me gratter la tête, je ne me souviens vraiment plus du tout de ce qu’ont bien pu me raconter, il y a une quarantaine d’années, tous ceux qui se sont succédé à cette tribune lorsque j’étais à votre place. Pourtant, compte tenu des épreuves terribles qu’ils venaient de traverser, Seconde Guerre Mondiale, tourments de la décolonisation, j’ai du mal à croire qu’ils ne nous aient pas délivré quelques messages forts. En fait je suis certain que mon amnésie n’est que partielle, et que je leur dois, comme à tant d’autres, les quelques principes qui vous aident à avancer dans la vie.

A l’évidence, les plus avertis d’entre vous doivent être en train de se dire : « ça y est, on est reparti pour un petit quart d’heure d’éducation civique mâtiné de considérations philosophiques oiseuses ! ». Et je vois déjà les plus anciens d’entre vous adopter la position d’attente classique, un œil mi-clos, l’autre résolument fixé sur je ne sais quelle ligne d’horizon. Rassurez-vous, je me garderai bien de vous faire la leçon et me contenterai très simplement de tirer deux thèmes de réflexion de deux histoires que je vais vous raconter maintenant. Dussiez-vous n’en retenir qu’un seul, j’ajouterais au plaisir de ce moment partagé avec vous, celui de vous avoir laissé un tout petit quelque chose.

En juin 1992, il y a tout juste 9 ans, j’étais déployé au Cambodge avec mon régiment, dans le cadre d’une mission d’aide au retour à la paix sous l’égide des Nations Unies. Très schématiquement, il s’agissait d’aider ce malheureux pays anéanti par plus de quinze ans d’une guerre fratricide d’une incroyable cruauté à retrouver une vie à peu près normale. Précédé de quelques minutes par une section héliportée, je me suis posé en fin d’après-midi au milieu d’une foule misérable mais en liesse, dans un village de l’est du Cambodge entre le Mékong et la frontière vietnamienne, dans une zone ravagée par les bombardements américains jusqu’en 1975 puis par la barbarie khmère rouge jusqu’en 1979, enfin par le conflit entre Khmers rouges et Vietnamiens pendant dix longues années supplémentaires.
C’était à qui nous toucherait et toucherait nos gros hélicoptères russes, peints en blancs pour la circonstance. Les éclats de rire se firent plus forts encore lorsque, sortie de nulle part, une femme sans âge, la peau ridée au-delà de l’imaginable, voulut absolument m’embrasser les mains. Elle riait à gorge déployée, découvrant quelques malheureuses dents déchaussées rougies par le bétel. A l’évidence c’était un peu la fofolle du village.
Et puis soudain, alors que la pression de ses doigts décharnés se faisait toujours plus forte sur mes mains qu’elle avait agrippées, elle se mit à égrener un long chapelet d’horreurs que mon interprète me rapportait d’une voix rauque étreinte par l’émotion : ses parents déchiquetés par les bombes des B52 et brûlés par le napalm, son mari martyrisé par les Khmers rouges, tous ses enfants, les plus jeunes surtout, disparus dans la tourmente dans des conditions qui dépassent l’entendement. Au fur et à mesure qu’elle parlait, la foule se taisait et l’on pouvait voir çà et là quelques larmes couler sur ces visages burinés prématurément par tant de souffrances endurées.
Et puis, d’un grand éclat de rire cristallin, la vieille femme fit voler en miettes cet instant d’un silence oppressant. Et, comme si de rien n’était, la vie reprit le dessus dans une ambiance de joyeuses chamailleries. Quelques jours plus tard je revins dans ce village et rencontrai par hasard au détour d’un chemin, notre vieille dame, aussi guillerette qu’un pinson.
Comme je m’étonnais de son exceptionnelle vitalité, elle me répondit cette phrase que ni moi ni mon interprète ne sommes près d’oublier : « vous savez, je n’ai pas le choix, tous les matins je m’oblige à l’enthousiasme ».

En vérité, quel exemple à méditer que celui de cette vieille dame, sortie broyée de quinze années de sauvagerie, qui a fait de cette obligation d’enthousiasme, tout simplement pour survivre, sa première règle de vie. Et nous et surtout vous qui débutez votre vie d’homme, pourquoi ne pas faire vôtre ce véritable devoir d’enthousiasme dans votre vie de tous les jours ! Je vous laisse le soin d’en décider.

 

Très rapidement ma seconde histoire nous ramènera en Bourgogne par le biais d’un truculent petit chef-d’œuvre de Romain Rolland dont je ne saurais trop vous recommander la lecture, « Colas Breugnon, modeste artisan du XVIIe siècle » qui ne manquait ni d’enthousiasme ni de sagesse.
Je ne sais par quel heureux hasard ce succulent petit ouvrage fut inscrit au programme du concours d’entrée à Saint-Cyr, toujours est-il que le jour de l’oral je me suis retrouvé à plancher sur l’un de ses derniers chapitres intitulé « la nique au duc » (rien à voir avec le groupe de rappeurs bien connu). Jouer son entrée à Saint-Cyr sur l’analyse et le commentaire des facéties d’un bon vivant du XVIIe siècle n’était pas sans inquiéter. Par bonheur je me suis souvenu d’un autre joyeux boute-en-train du XVIe siècle celui-là, Rabelais, et d’une anecdote dont s’était peut-être inspiré Romain Rolland : lors d’une procession du 15 août, notre joyeux compère, alors secrétaire de l’évêque de Maillezais, Geoffroy d’Estissac, avait cru bon de se glisser en lieu et place de la statue de la Vierge Marie, sous le voile la recouvrant. Evidemment, lorsqu’arrivé sur le parvis de l’église on retira le voilage pour rendre la statue à l’adoration des fidèles et que l’on y découvrit un Rabelais revêtu de son seul sens de l’humour, l’effet sur la foule fut instantané. La petite histoire rapporte que le brave homme, la chaleur aidant, avait sans doute un peu abusé de la bouteille. Ce qu’elle ne dit pas, c’est dans quel état il ressortit du cachot dans lequel l’évêque le mit à dégriser et qui se trouvait être en fait et faute de mieux, son propre cellier.
Sans doute ébloui par tant d’érudition et par la joyeuseté de mes propos, l’examinateur me gratifia d’une note exceptionnelle qui me vaut sans doute le plaisir d’être parmi vous aujourd’hui. Mais, tapi au fond de la classe, il y avait un observateur très discret, Monsieur Mourey, mon ancien professeur de français qui avait fait le voyage d’Autun à Aix-en-Provence sans doute pour prendre le vent en prévision de la réouverture de la Corniche Mac Mahon, un moment supprimée.
Il me rattrapa dans le couloir pour me dire : « ben mon vieux, vous en avez fait des progrès ! ». En fait, mon mérité était tout relatif car depuis plusieurs années je faisais le guide à l’abbaye de Maillezais pour gagner quelque argent pendant mes vacances d’été et je venais de rabâcher pour la Xe fois une histoire, sans doute vraie, qui enthousiasmait généralement plus mes touristes que mes laborieux développements sur l’évolution de l’architecture sacrée, du Roman bas-poitevin au Gothique flamboyant !
Je le remerciai cependant vivement de ses félicitations et ajoutai, plus machinalement que par flagornerie : « d’autant que je vous le dois bien ».

 

Et trente ans plus tard j’en suis toujours convaincu et je lui suis toujours reconnaissant comme je le suis vis à vis de tous mes autres professeurs, Messieurs Madika, Charpentier, Bagage et tous les autres, Monsieur Demure que je retrouve avec émotion. Bien évidemment ma reconnaissance va aussi à mes cadres militaires, avec une pensée toute particulière pour le colonel Dechavanne, mon seul commandant d’école pendant 7 ans !

Dans ce beau pays qu’est la France, pays des Droits de l’Homme, un jour peut-être évoquera-t-on avec une égale énergie les Devoirs de l’Homme…Mais le gisement est immense et le sujet inépuisable. Bien modestement, mes deux histoires vous en ont proposé deux : le devoir d’enthousiasme et le devoir de reconnaissance. Ils ne pourront que vous aider à faire votre chemin dans une vie qui, de toutes façons, se chargera bien, croyez-moi, de vous faire découvrir les autres !

 

Merci de m’avoir prêté attention, je vous souhaite bon vent à tous et surtout, dans l’immédiat, de très bonnes vacances.