LES ANCIENS ENFANTS DE TROUPE D'AUTUN

Vive l'Eumeup's Attitude

Ici rien d'officiel, nous cultivons l'impertinence et le respect de nos années de boite.

distribution des prix juin 1993

 

Distribution des prix en juin 1993.

Mon général, mesdames et messieurs les cadres et professeurs du lycée militaire, mesdames et messieurs les parents des élèves et amis de cette maison, et vous les élèves, mes jeunes camarades, je ne sais comment qualifier le sentiment qui m'anime en cet instant, 31 ans après avoir quitté cette école, 39 ans après y être entré : joie, fierté, émotion ?

Joie, à coup sûr, d'être parmi vous à respirer cette atmosphère très particulière de fin d'année scolaire, avec, au moins pour ceux dont l'horizon est libre de tout examen, son parfum de fête et d'heureuse insouciance.

Fierté, sans aucun doute, du petit enfant de troupe que je redeviens à cet instant lorsque j'aperçois aux premiers rangs de cette assistance tout à la fois, "miss" GAMBY, qui fut l'infirmière de générations d'élèves, comme une grande soeur énergique et attentive, le colonel DECHAVANNE, chef de corps 10 ans durant au tournant des années 60 et puis "last, but not least", mon professeur d'anglais de terminale, Monsieur BAGAGE, qui voit en ces jours le terme d'une vie d'enseignant toute entière consacrée à l'école et que je salue bien respectueusement.

Emotion enfin, de retrouver ces lieux inspirés ; oui vraiment, émotion ; n'est-ce pas, mes camarades d'autrefois, qui me font la joie d'être ici présents ? Souvenons-nous : au long du cloître ombreux, à vue des horizons du vieux pays éduen, l'émotion s'appelle mélancolie... mais du bâtiment majestueux coiffé de joyeuse polychromie, à la flèche sublime de la cathédrale, des mystères de la pierre de Coire à l'immuable pérennité du théâtre antique, voici l'exaltation, comme les 3 couleurs flottant au mât, comme la devise au fronton : "Pour la patrie, toujours présents"...

* * *

Rien n'aurait-il donc changé en un tiers de siècle qui a vu pourtant le monde et la société transformés par des bouleversements sans précédent ? A l'évidence, il faut taire toute subjectivité. Car, tout a changé.

Et sans doute, vous, les élèves, en êtes l'exemple le plus évident. Cela commence par la mixité : un visage sur cinq, parmi vous, est féminin ; situation impensable en d'autres temps, où le mystère de la féminité se nourrissait du fossé qui séparait l'allée Fontenoy de l'allée des Marbres : les gracieuses silhouettes entrevues au-delà étaient alors autant de princesses lointaines.

Plus profondément - mais vous allez penser que je manie le paradoxe - vous vivez dans un monde plus dur. En apparence, tout est pourtant plus facile : les moyens financiers, les loisirs en tous genres, le confort matériel, (oubliés les douches collectives à l'extrémité du stade, les immenses dortoirs aux lits superposés, les vêtements lourds et rugueux qui protégeaient mal des rigueurs de l'hiver avec ses bronchites et ses engelures). En fait, pourtant, ce monde est plus dur à l'âme ; en effet, recrutés quant à nous par concours dès la 6ème, issus pour beaucoup du milieu rural, nous empruntions ici une voie qui était celle d'une ascension ; le bac était comme un portique de lumière qui nous semblait, à tort ou à raison, donner accès à l'élite de la nation. Pour vous, me semble t-il, le même bac n'est plus que l'un des éléments d'un parcours d'obstacles aux issues incertaines ; l'espérance, cet indispensable soleil intérieur nécessaire pour illuminer les âmes et réchauffer les coeurs, y trouve mal à se nourrir.

Je ne fais là qu'esquisser, dans ce qui est le plus apparent comme dans ce qui est plus profond, les changements qui m'apparaissent les plus évidents.

On pourrait poursuivre et conclure : oui, vraiment, tout a changé !

Mais si tout a changé, quel dialogue peut-il s'instaurer entre nous ? Vous êtes l'avenir ; je suis pour vous un homme du passé. Disqualifié pour parler de demain, serais-je donc condamné à vous infliger la vaine évocation de temps révolus, au risque, sous l'effet d'une trompeuse nostalgie, de succomber à une illusion d'optique vieille comme l'humanité dès lors qu'engagée sur la voie sans retour du progrès, elle n'a cessé de cultiver le mythe de l'âge d'or ? Non, hors peut-être le jardin d"Eden, il n'y a jamais eu d'âge d'or.

Hier n'est plus, demain n'est pas encore. Reste aujourd'hui. Il m'apparaît alors qu'au-delà de l'apparente caducité de toutes choses, demeurent les questions éternelles : que sommes-nous, d'où venons-vous, où allons-nous ? Questions essentielles qui seraient vaines si elles n'étaient traduites en termes d'action : que pouvons-nous espérer, que pouvons-nous faire?

Puisque ces questions demeurent, elles nous sont communes ; il n'est dès lors pas indifférent que je vous livre mes réponses, non pas comme je ne sais quel oracle, mais comme l'éclaireur de pointe de la section d'infanterie : aventuré sur le chemin loin devant vous, il est fondé à vous en élucider les embûches.

L'histoire est souvent marquée par des ruptures qui sont autant de points d'inflexion majeure ; tels par exemple, celui de la fin du XVIII ème siècle en France ; CHATEAUBRIAND, notre frère en adolescence, nous livre, dans ses "Mémoires d'outre-tombe", le sentiment qu'il lui inspire : "je me suis rencontré entre deux siècles, comme au confluent de deux fleuves ; j'ai plongé dans leurs eaux troublées, m'éloignant à regret du vieux rivage où je suis né, nageant avec espérance vers une rive inconnue ". Or, tout l'indique, cette image est d'une singulière actualité.

Tout commence par l'espérance. Comme ceux de ma génération, j'ai grandi dans un monde manichéen qui vient seulement de s'effondrer au tournant des années 90. Deux lectures du destin des hommes imposaient leur quasi-dictature intellectuelle :

L'une voulait faire le bonheur de l'homme par une organisation sans faille de l'ensemble des ses activités, sensée déboucher sur l'abondance, la justice et le plein épanouissement de chacun ; on en connaît les oeuvres et l'issue : ils s'appellent oppression, pénurie, génocide, catastrophe écologique, désespérance.

L'autre voulait aussi le bonheur des hommes ; mais celui-ci devait être assuré par le libre exercice de l'activité inventive et industrieuse de chacun dont allait résulter l'abondance des biens et des plaisirs hédonistes, largement répartis par cette abondance même ; aujourd'hui, le bilan peut en être esquissé : il a noms, chômage, urbanisation sauvage, drogue, insécurité, là aussi désespérance.

Car l'une et l'autre de ces lectures avaient en commun une foi naïve, un orgueil démesuré et un objectif utopique : foi naïve, la croyance en une vertu propre du progrès ; orgueil démesuré, l'illusion de la capacité de l'homme à maîtriser l'univers par les seules ressources de sa raison ; objectif utopique enfin l'idée que pourrait s'établir un jour une sorte de paradis sur la terre.

Si l'on reconnaît l'arbre à ses fruits, alors l'arbre n'était qu'une chimère. Ainsi la page doit-elle être tournée sur un ultime chapitre de l'histoire des hommes ; ouvert à l'aube des temps modernes par une formidable espérance, il débouche aujourd'hui sur son exacte négation. C'est alors que, paradoxalement, renaît l'espérance ; le monde redevient en effet ce qu'il est et qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être : un univers d'infinie complexité où la connaissance ne saurait être qu'un mince pinceau de lumière projeté dans l'opacité de toutes choses. La vie humaine reste dès lors une aventure ; le moment est enfin venu de quitter la caverne platonicienne pour nous lancer hardiment dans le vaste monde et, comme CHATEAUBRIAND, il nous faut "nager avec espérance".

Car il faut agir. Modestement., mais résolument.

Agir modestement cela veut dire qu'avec ce que la providence nous a donné comme capacités, nous avons l'impérieux devoir d'oeuvrer pour un monde meilleur, plus juste et plus généreux, chacun dans notre aire d'action, mais sachant bien que, comme le dit la sagesse populaire, "l'enfer est pavé de bonnes intentions" ; nous devons donc pratiquer une sorte d'écologie de l'action, attentifs à ses effets pervers et aux interactions de toutes sortes.

Cela veut dire aussi que notre action s'inscrit nécessairement au coeur de solidarités à entretenir, voire à créer. « Vae soli », malheur à l'homme seul : c'était un précepte latin à une époque où l'individu n'était rien hors de la cité. Notre époque, quant à elle, nourrit chez beaucoup l'illusion d'une possibilité de vie totalement autonome, alors que de fait, l'homme d'occident d'aujourd'hui, essentiellement citadin, se trouve tout à la fois soumis à une extrême dépendance et confronté à une terrible solitude. Il nous faut donc rétablir les vraies solidarités, celle d'hommes attelés ensemble à une oeuvre commune qui les fera plus grands, par l'entreprise même, plus que par son achèvement, jamais accompli. Les "enfants de troupe catholiques", lorsqu'existait cette variante locale de l'action catholique, avaient pour devise : "un frère aidé par son frère est comme une tour imprenable " ; elle est plus que jamais d'actualité et vous vous trouverez bien de la faire vôtre.

Mais il nous faut aussi agir résolument. Je ne ferai là qu'esquisser ce qui est pourtant essentiel ; pour agir résolument, encore faut-il croire à quelque chose, c'est-à-dire disposer de repères intangibles grâce auxquels l'action ne s'enlise ni ne s'égare dans 1es méandres du contingent. Pour cela, ces repères doivent se situer loin, très loin, haut, très haut. Dans cette marche à l'étoile où il nous faut ainsi, afin de ne pas nous fourvoyer porter le regard au-delà de l'horizon, une certitude doit toutefois nous habiter, sauf à voir nos pas trébucher : l'action, elle, se vit ici et maintenant ; "ici et maintenant" : c'est là que réside notre liberté.

Liberté, terrible privilège sur lequel je voudrais conclure, mais, pardonnez-moi, en ouvrant une page blanche, puisqu'il vous revient de l'écrire. Cette redoutable échéance n'est encore pour vous que virtuelle ; puissiez-vous, pour ce voyage aventureux qui est celui de la vie, trouver, ou avoir trouvé dans cette école, les provisions de route qui vous permettront d'avancer l'esprit ferme et le pas assuré... comme cela m'a été donné à moi-même, il y a bien longtemps maintenant, par tous ceux, cadres, professeurs, camarades et anciens, dont l'enseignement et l'exemple m'inspirent encore à ce jour. J'évoquerai trois noms seulement et, à travers eux, c'est à l'ensemble des éducateurs et professeurs qui oeuvrent dans ces murs depuis plus d'un siècle que je veux rendre hommage.

Le sergent LEBRETON d'abord, sous-officier atypique des années 54-58, notre exceptionnel grand frère aux heures difficiles du sortir de l'enfance.

Monsieur ANDRIVET, en second lieu, brillant normalien, professeur de français latin à la faveur de son service militaire à la fin des années 50 ; il fût le défricheur de nos esprits.

Le père MILOT, enfin, aumônier de 1954 à 1964, jardinier de nos âmes, aujourd'hui disparu et dont une plaque apposée sur le mur de la chapelle rappelle le souvenir.

Ils ont parlé par ma bouche ; puissiez-vous vous inscrire dans cette chaîne de solidarité.

 

Général Jean-René BACHELET .

Autun 54-62